Tensions Paris-La Réunion au procès du trafic de stups en prison

Entre des Réunionnais qui incriminent et des Parisiens qui contestent, le procès du trafic de stupéfiants orchestré depuis le centre pénitentiaire de Domenjod en 2023 s’est ouvert jeudi 5 mars dans un climat parfois tendu.
Le dispositif renforcé de l’escorte policière, équipée d’armes lourdes et de gilets pare-balles, dit tout de l’importance que la justice prête à l’affaire jugée depuis ce jeudi 5 mars et du pedigree des mis en cause.
Tête d’affiche de ce procès pour un trafic de stupéfiants organisé depuis le centre pénitentiaire de Saint-Denis entre mai et novembre 2023, Yannis Bley, 25 ans, est arrivé sous très bonne garde au palais de justice de Champ-Fleuri.
Déjà huit ans sur la tête
Placé à l’isolement depuis deux ans et demi, classé comme "detenu particulièrement surveillé", le natif de Créteil a pris place dans le box des prévenus au moment même où, à 2 km de là, la cour d’appel rendait son délibéré le condamnant à huit ans d’emprisonnement dans le cadre d’une retentissante affaire d’importation à La Réunion de cannabis, cocaïne et MDMA. A ses côtés, son lieutenant présumé, Christian Mbong Mouang, 32 ans, originaire lui aussi du Val-de-Marne et déjà condamné dans le même dossier à six ans de prison.
Impassibles la plupart du temps, riant jaune parfois, ceux que plusieurs désignent comme "le Boss" et "le Parisien", seuls à comparaître détenus, ont regardé défiler à la barre leur huit coprévenus réunionnais dans ce dossier assez rare de double trafic, dans et hors les murs du centre pénitentiaire.
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Paname vs Rényon
Et très vite, outre les "petites mains" pourvoyeuses de zamal et d’ecstasy pour l’intérieur ou revendeuses de haschich à l’extérieur et qui n’ont qu’une vague idée de qui donnait les ordres, deux camps semblent se dessiner.
D’un côté, celui des deux Parisiens qui affirment n’avoir "en aucun cas" pris part à un trafic alors qu’ils étaient en détention provisoire dans la première affaire. De l’autre, deux jeunes toxicomanes locaux, également détenus au moment des faits et devenus trafiquants carcéraux avec la complicité de la compagne de l’un et de la sœur de l’autre.
"Le bâtiment F, c’était Amsterdam"
Maël, 25 ans, et Lucas, 26 ans, pris la main dans le sac après une livraison interceptée au parloir en septembre 2023, reconnaissent sans problème que les stupéfiants occupaient une place essentielle dans leur vie derrière les barreaux. "Le bâtiment F, c’était Amsterdam" illustre le premier. "Du lundi au lundi, on trouvait ce qu’on voulait" avait-il dit dans une conversation avec son ancien compagnon de cellule, après avoir été transféré dans le plus difficile bâtiment H, "où (s)on petit lanceur ne veut pas venir" jeter des colis par-dessus la clôture.
De l’herbe, de l’ecstasy, et même du crack, comme en témoigne la pipe à eau retrouvée dans la cellule de Lucas. Via sa sœur et des copains, le prisonnier fait rentrer du zamal ou de la cocaïne à baser. Mais il semble désormais frappé d’amnésie, après avoir désigné en procédure "le Boss" comme "un détenu en mode patron, qui a des gars" et qu’il savait en cheville avec son camarade de prison.
Rendez-vous avec "le personnage" près des fast-food
"Élément central" de l’affaire pour la présidente Caroline Meunier, Maël vide en revanche son sac sans retenue. "La détention, c’est dur. J’étais un gros consommateur et quand ces gars sont arrivés, avec leurs contacts, c’était trop de tentation." Afin de financer sa propre consommation, il dit s’appuyer sur les réseaux du Parisien pour organiser un "business" de revente de hachich à l’extérieur. Des savonnettes revendues 800 euros et sur lesquels il en perçoit 100.
Pendant un temps, il organise pour ses copains revendeurs les rendez-vous au Mc Do du Port ou au BK de Saint-Gilles avec "le personnage", une mystérieuse femme en Peugeot 208 blanche qui livre les plaquettes de résine. Puis, lorsqu’il casse son téléphone, il demande à sa compagne de reprendre le business en prétendant être menacé en raison de dettes.
"Contrat" et "peur des représailles"
"J’ai fait ça pour lui. Il disait qu’il avait affaire à des personnes hauts placées et, aujourd’hui encore, j’ai peur des représailles" explique la jeune femme, qui maintient avoir hérité des contacts du Parisien, puis du Boss, car son compagnon "voulait passer en direct" avec lui.
"A un moment donné, faut assumer. On a joué, on a perdu" continue Maël, plutôt bavard en dépit du "contrat" qu’il est persuadé d’avoir sur la tête et qui lui aurait déjà valu un passage à tabac en prison pour avoir "poucavé", c'est à dire "balancé".
Mais aussi prolixe qu’il soit, le Dionysien fait valoir le "droit au silence" lorsque la défense de Yannis Bley demande avec insistance s’il connaît son client. Un manège qui va se répéter jusqu'à la caricature avec chacun des prévenus ayant mis en cause le Francilien, ces derniers se murant dans le silence lorsque Me Kheira Flissi-Gherabli, son avocate parisienne, réitère ses questions. Ce qui va finir par tendre sérieusement les débats, contraignant la présidente à décider d’une suspension d'audience pour faire redescendre la pression.
"Je ne suis pas du tout Le Parisien"
Interrogé en fin de journée, Christian Mbong Mouang est resté poliment campé sur ses dénégations. "Je ne suis pas du tout Le Parisien, même si je viens de Paname. A La Réunion, dès qu’il y a un métropolitain qui rentre, on l’appelle Le Parisien. Mais ce n’est pas moi" affirme-t-il avec calme. Et s’il répond "c’est faux" à chaque allégation le concernant, il se montre plus évasif lorsqu’il doit justifier l’utilisation d’un compte Snapchat relié à son identité pour organiser les livraisons de résine, ou l’existence d’une attestation d’hébergement fournie par la sœur de Lucas pour appuyer sa demande de remise en liberté et qu’il aurait obtenue en échange de produits.
Suffisant pour le raccrocher au trafic ? "On ne voit pas ce qu’ils iraient faire à vendre des savonnettes à 800 euros, quand ils étaient dans un dossier de cocaïne à 150.000 euros le kilo", tranche le conseil de Yannis Bley. Le tribunal en décidera vendredi 6 mars, après l’interrogatoire du "boss" présumé, suivi des réquisitions du parquet et des plaidoiries de la défense.
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