Le procès d’un étonnant trafic de stups piloté depuis la prison de Domenjod

Dix personnes sont jugées à partir de ce jeudi 5 mars pour un important trafic de stupéfiants piloté depuis le centre pénitentiaire de Domenjod. Parmi les prévenus, deux trafiquants de région parisienne soupçonnés d’en être les instigateurs, alors qu’ils étaient en détention provisoire.
Rien n’arrête le business, pas même les barreaux de la prison. C’est l’enseignement tiré d’une longue enquête du STPJ de La Réunion qui aboutit ce jeudi 5 mars au procès de dix prévenus soupçonnés de s’être livrés à un important trafic de stupéfiants. Avec cette particularité que plusieurs d’entre eux se trouvaient pourtant dans une cellule du centre pénitentiaire de Domenjod au moment des fait.
Parmi eux, Yannis Bley, dit "Le Boss", déjà mis en cause dans un autre important trafic et qui joue gros ce jeudi. En effet, tandis qu'il comparaîtra en correctionnelle -après un premier renvoi en octobre dernier-, la cour d'appel rendra sa décision dans le précédent dossier pour lequel le parquet général a requis douze ans de prison à son encontre le 7 février.
Interception au parloir
Dans ce second dossier, tout commence avec une classique interception de marchandise prohibée lors d’un parloir le 21 septembre 2023. Ce jour-là, un visiteur est surpris en train de remettre à un détenu un sachet comprenant 6 g de cocaïne, 30 g de cannabis, un flacon d’ammoniac pour "baser" la cocaïne et une centaine de cachets de Lormetazepam, un puissant somnifère aux effets hypnotiques.
Le passeur placé en garde à vue, les policiers découvrent dans son téléphone l’existence de contacts réguliers avec le détenu destinataire des produits, ainsi que la sœur de ce dernier. Des investigations sont lancées, et ne vont pas tarder à démontrer que cette interception était loin d’être une livraison isolée.
Trafic dedans, trafic dehors
Mieux encore, les policiers vont découvrir que, non contents de faire entrer des produits stupéfiants à l’intérieur de la prison, les détenus impliqués et leurs complices du dehors tirent profit d’un trafic de résine de cannabis opéré à l’extérieur.
A travers de nombreuses interceptions téléphoniques et l’exploitation d’échanges sur les réseaux sociaux, les enquêteurs parviennent à identifier de nouveaux maillons de la chaîne à l’œuvre depuis plusieurs mois : deux ex-compagnons de cellule, la sœur de l’un et la petite amie de l’autre, ainsi que trois pourvoyeurs/revendeurs de l’extérieur, à Saint-Denis et Saint-Benoît. Ils communiquent par messageries instantanées sur les réseaux sociaux, avec des envois souvent accompagnés de photos des produits destinés à entrer dans la prison.
En garde à vue, certains reconnaissent leur participation. La petite amie d’un détenu explique même comment elle a "repris" le business extérieur de son compagnon après son incarcération.
Des "photos" pour des "clics"
Au fil d’une longue conversation interceptée par la police, outre les modalités de récupération de la marchandise et les répartitions financières (100 euros pour le détenu sur une savonnette revendue 800 euros), le prisonnier explique à sa compagne comment procéder, et les "codes" à utiliser. Dans ce jargon de stupeux, une "photo" signifie un savon de haschich, "un clic" est un client…
Les policiers mettent ainsi au jour toute une petite économie carcérale, avec, côté prison, des dizaines de transmissions au parloir lors des visites, mais aussi par l’envoi de "ballons" par-dessus les grilles d’enceintes contenant produits stupéfiants, téléphones portables et chargeurs.
On retrouve aussi les aléas du trafic en prison, ou comment un changement de bâtiment ou de cour de promenade vient gripper le système. "Mon petit lanceur ne veut pas venir de ce côté-là", fulmine un détenu.
"Le Boss" et " le Parisien" dans le viseur
Mais au cours de leurs investigations, les policiers du groupe Stups voient également revenir avec insistance les surnoms de "Parisien" et du "Boss", voire "le boss des boss", dont le rôle semble crucial dans l’approvisionnement en résine de cannabis pour le marché "extérieur". Deux hommes assez vite identifiés comme des trafiquants originaires d’île de France, qui se trouvent justement en détention provisoire à Domenjod dans le cadre d’un important trafic de stups entre la métropole et La Réunion.
Identifiés à travers leurs pseudos et les lignes téléphoniques utilisées, "Parisien" et "Le Boss", bien qu’ils contestent fermement ces surnoms comme leur implication dans l'affaire, seraient en fait Christian Mbong Mouang, 31 ans, et Yannis Bley, 25 ans. Deux hommes déjà condamnés en région parisienne pour trafic de stupéfiants, et écroués à l’époque dans une affaire tentaculaire d’importation à La Réunion de cannabis, cocaïne et MDMA, avec des transferts de milliers d’euros en retour vers l’Hexagone, la Guyane ou le Sénégal.
Un détenu "en mode patron"
Jugés en septembre dernier dans ce dossier, tous deux ont été reconnus coupables et condamnés à six ans de prison ferme, aux côtés de huit autres prévenus. Décision dont le parquet avait donc fait appel concernant Yannis Bley, contre lequel douze ans avaient été requis car en état de récidive.
Dans la procédure, le natif de Créteil est décrit comme "l’instigateur" du trafic de résine opéré à l’extérieur grâce à ses fournisseurs toujours actifs, et un détenu qui en impose aux autres. Un prisonnier "en mode patron, qui a des gars", dit un détenu. L’homme a d’ailleurs, depuis cette histoire, le statut de "détenu particulièrement surveillé" au rang le plus élevé.
Lire aussi : Six ans de prison ferme pour les deux têtes de réseau
Menaces de représailles
Son lieutenant présumé, Christian Mbong Mouang, n’est pas en reste. Comme Yannis Bley, il nie toute participation à un trafic, expliquant vaguement les accusations des autres détenus par un "refus de cantiner".
L’enquête relève toutefois que l’un des détenus ayant reconnu les faits a fait l’objet d’une agression en prison peu après son interrogatoire, et qu’il aurait encore reçu par la suite des menaces indirectes émanant du "Boss" et du "Parisien."
20 ans encourus
Un dossier qui vient illustrer la détermination des "stupeux" à poursuivre une activité très lucrative, quand bien même celle-ci aurait déjà entraîné leur privation de liberté. Un exemple aussi de la structuration croissante des réseaux à La Réunion, avec l’établissement durable de trafiquants "extérieurs" à l’île, qui importeraient non seulement leurs produits mais aussi leurs méthodes.
Certains des prévenus, jugés en état de récidive légale, encourent 20 ans de prison.


