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Procès de l’argent de la drogue : six ans de prison ferme pour les deux têtes de réseau

Ecrit par Eric Lainé – le vendredi 5 septembre 2025 à 06H51

Hier, dix prévenus ont été condamnés pour avoir exfiltré une petite fortune collectée grâce à un trafic de cocaïne et de cannabis entre Paris et La Réunion. Valises de billets, transfert de fonds sur des comptes taxis… les enquêteurs ont saisi plus de 113.000 euros en espèce et retracé des envois d’argent pour un montant de 284.000 euros. Pour faire circuler tout cet argent sale, les 14 suspects incriminés ont dû avoir recours à 136 personnes réparties dans l’hexagone, à La Réunion mais aussi en Afrique, en Martinique et en Guyane.

La Réunion est en passe de devenir un petit eldorado pour des trafiquants de drogue venus pour l’essentiel d’Ile-de-France voire parfois directement des Antilles, plaque tournante d’un trafic de cocaïne en plein essor. Le ballet incessant des mules interceptées - ou pas - à l’aéroport Roland Garros prouve que le trafic est juteux.

A un moment ou un autre, il faut bien que l’argent de la drogue reparte dans l’autre sens. Raison pour laquelle les forces de l’ordre commencent à intercepter une nouvelle catégorie de passeurs : les mules d’argent. C’est de ça dont il a été question toute la journée d’hier devant le tribunal judiciaire de Saint-Denis où dix prévenus étaient essentiellement renvoyés pour association de malfaiteurs et blanchiment d’argent lié à un trafic de stupéfiants.

Une mule avec 300.000 euros de drogue

L’affaire débute en mai 2023 avec l’arrestation d’une mule en provenance d’Orly. Le chien des douanes renifle une odeur suspecte en s’approchant de Loubna Z. Dans ses bagages, elle transporte plus de 8,7 kilos de résine de cannabis, un kilo de cocaïne et 2.000 buvards de LSD. Il y en a pour plus de 300.000 euros. Et ce n’est pas son premier voyage à La Réunion…

Sur ses neuf trajets effectués en 2022 et 2023, six ont été réglés en cash. Ses allers-retours ont été express avec un maximum de trois nuits sur place, parfois une seule. Exploitant sa téléphonie, les enquêteurs identifient un certain Yannis Bley, alias « GN ».

Drogue dans un sens et cash dans l’autre

A 25 ans, le gars de Créteil compte déjà trois condamnations pour trafic de stupéfiants. Loubna Z. admet transporter « des trucs » pour « GN » qui la fait conduire dans un hôtel où sa chambre est réservée. De la drogue en provenance de Paris et du cash dans le sens du retour. Les investigations démontrent que Yannis Bley n’est pas un second couteau. Il a multiplié les voyages à La Réunion et il a pris l’habitude de faire des transferts d’argent même s’il ne gagne pas un rond aux yeux des impôts.

Un de ses comptes, crédité de plus de 12.000 euros en un an, ne sert qu’à sa logistique. C’est-à-dire à l’achat de nuitées et de billets d’avion. De fil en aiguille, les enquêteurs relient la mule et Yannis Bley à la petite amie de ce dernier, une lycéenne de Saint-Leu qui participe aussi aux transferts d’argent.

Le DPS de rang 4 « souhaite garder le silence »

A la barre, Yannis Bley, barbe noire et crâne rasé, a un look de dur à cuire avec son regard sombre et ses bras de déménageur. Il est d’ailleurs soumis à un régime spécial. En raison de sa dangerosité potentielle, il a le statut de Détenu Particulièrement Surveillé (DPS) de rang 4.  C’est-à-dire le plus élevé. Pour cette raison, il ne quitte pas le box vitré. Des policiers et des gendarmes en nombre, et avec une arme lourde, gardent les issues de la salle d’audience

Impassible, il répète sa formule favorite au président Molié : « Je souhaite garder le silence. » Il en va ainsi des 22.900 euros retrouvés dans sa valise, de son sac de sport contenant 5.000 euros, des 3.000 euros qu’il a sur lui, de ses 40 grammes de cocaïne, de ses 12 grammes de MDMA ou de ses deux balances de précision.

« A l’évidence, vous roulez sur l’or, Monsieur … »

Face à l’argent qu’il brasse, le président Molié ironise : « Des fois, j’en ai marre de mon métier et je pense à une reconversion. Vous croyez qu’il y a de l’argent à se faire dans les stups ? » Yannis Bley reste de marbre. « Parce qu’à l’évidence, vous roulez sur l’or, Monsieur … », poursuit le magistrat en égrenant ses gains.

Le président passe aux 15.594 euros consacrés à l’achat de 27 billets d’avion, payés au moyen de dix cartes bancaires différentes. Silence là encore. Lui aussi procède à des transferts d’argent. Dix personnes en ont bénéficié dont la moitié sont assis sur le banc des prévenus.

Des lignes téléphoniques au nom de « tonton » ou « d’Ernest »

Son lieutenant, Christian Mbong Mouang, alias « Benk » est guère plus bavard. L’homme de 31 ans, un grand barbu tout en noir, conduisait la Polo Volkswagen de Yannis Bley quand il a été arrêté. Sans boulot, cet habitant de Maisons-Alfort raconte être venu à La Réunion pour trouver une formation de frigoriste. Les 1.780 euros découvert sur lui ? « Ce sont mes économies », tente-t-il.

Ses trois lignes téléphoniques enregistrées sous des noms fantaisistes comme « tonton » ou « Ernest » ? Il sèche. Lui aussi a procédé à des transferts d’argent. Pas moins de 16 pour un total de 14.940 euros. « D’où vient l’argent ? » « C’est par rapport au travail au black que j’ai fait sur l’île de La Réunion », explique cet ami de Yannis Bley. Rien à voir avec un trafic de stupéfiants, assure-t-il.

Téléphones « de guerre » et mules d’argent

Des téléphones « de guerre » pour brouiller les pistes, des billets d’avion et des nuits d’hôtel payés en liquide ou achetés via des cartes bleues, des transferts d’argent dans toutes les directions, des noms de code… Les petites mains du trafic, des ami(e)s mais souvent aussi des maîtresses, sont mises à contribution pour exfiltrer l’argent de la drogue.

Dans la chambre d’un couple de complice, les enquêteurs ont saisi 24.550 euros, enroulés dans deux ballots de cellophane, plus 1.000 euros en coupure de 20 euros. Mais la plupart des prévenus ont expédié l’argent au moyen de transferts. Anaïs H. le reconnaît volontiers « mais pas pour le compte d’un trafic ». Comme la plupart des prévenus, il s’agissait « de rendre service ». Elle a tout de même empoché un peu plus de 2.300 euros par mois pour ses coups de main.

« Denga » réfute le rôle de banquier

Fabrice R. nuance la version presque idyllique de la jeune mère de famille. Il parle de rendez-vous avec Anaïs H. près du stade du Chaudron pour la remise de stupéfiants à revendre ou de consignes pour des transferts d’argent. Un autre prévenu avance jusqu’à la barre à reculons. Johan L. a été très coopératif pendant l’enquête en désignant Yannis Bley et El Hadji M’B. comme les têtes d’affiche du réseau. C’est sans doute pour cela qu’il n’en mène pas large à la barre. Grand consommateur de cocaïne, il aurait accepté de rentrer dans le circuit pour éponger ses dettes. Mais hier, il avait la mémoire qui flanche.

El Hadji M’B, alias « Denga », refuse d’endosser le rôle de banquier du réseau. Les transferts d’argent ? « C’était pour rendre service » à Yannis Bley et à Christian Mbong Mouang, « des connaissances ». Avec une dizaine de voyages à La Réunion et 66 transferts sur Paris et le Sénégal pour un montant de 57.330 euros, il est dans le peloton de tête. Il aurait aussi investi dans le pays de ses ancêtres.

« Vente de voitures et cuisine afro sénégalaise »

« C’est dû à mon activité de vente de voitures au black à La Réunion. Je me suis aussi lancé dans la cuisine afro sénégalaise », raconte-t-il pour la première fois à la barre. Quand le président Molié lui rappelle les déclarations à charge de son ex qui l’implique dans le trafic de stup, il hausse les épaules. « Elle dit ce qu’elle a envie de dire. »

Paul F., un grand sec d’Alfortville, reconnaît son implication dans le trafic de stup et les transferts d’argent. « J’ai amené des paquets. C’était illégal mais je ne savais pas exactement ce que c’était… », raconte-t-il. Par contre, il ne désigne pas de commanditaires bien que Yannis Bley lui ait payé ses billets d’avion. Ali Niakaté, en cavale, n’a jamais été interrogé. Sa fuite s’explique sans doute par son refus de plonger sachant qu’il a déjà un gros casier en lien avec le trafic de stupéfiants et que ses transferts d’argent sont riches dans ce dossier.

« Pas de criminalité organisée »

La vice-procureure, Tiphaine Gastineau, a requis de lourdes peines à l’encontre des trois têtes d’affiche du réseau, allant de 7 à 12 ans de prison ferme. Finalement, leurs avocats en ont sérieusement réduit le quantum. Yannis Bley a été condamné à 6 ans de prison ferme comme Christian Mbong Mouang, tous deux récidivistes.

Me Kheira Flissi-Gherabli, pour la défense du premier, s’est « indignée de la peine de 12 ans de prison requise ». Réduisant la durée de la prévention, l’avocate s’est attachée à démontrer qu’il ne s’agissait « pas de criminalité organisée ». Elle prenait à titre de comparaison un autre détenu, « le Guyanais », jugé il y a peu pour un trafic de stupéfiant où il avait fait parler les armes au Chaudron et qui avait écopé de 8 ans de prison.

Les peines requises s’écoulent

El Hadji M’B. a été condamné à 4 ans de prison dont 2 avec sursis. Me Norman Omarjee, lui a ainsi évité d’écoper des 10 ans de prison requis par le parquet. Au cours de sa plaidoirie, il avait précisé que « son casier était vierge, que pas un gramme de stupéfiant n’avait été retrouvé en sa possession mais uniquement 1.500 euros en liquide ». Il a fustigé au passage des réquisitions inspirées par « le préfet qui a fait de la lutte contre les stupéfiants une politique alors que nous faisons du droit ». Même si son client a, comme les autres, fait des transferts, l’avocat estime que l’on « perd la raison avec de telles peines de prison ».

Hormis Ali Niakate que le tribunal a condamné à quatre ans de prison ferme assortis d’un mandat d’arrêt, tous les autres prévenus pourront très vite retrouver la liberté. Loin des peines de 3 à 6 ans ferme requises, Paul F., Zackaria K., Fabrice R. et Kévin G. ont été condamnés à 4 ans de prison dont 2 avec sursis, une peine couverte par leur détention préventive. Idem pour Anaïs H. qui est condamnée à 3 ans de prison dont 2 avec sursis et Johan L. qui s’en sort avec 10 mois de sursis. Exit aussi les peines d’amende qui s’étalaient de 4.000 à 500.000 euros et le plus souvent à plusieurs dizaines de milliers d’euros. Seuls les biens saisis ont été définitivement confisqués.

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