Taxes sur le rhum : derrière les crispations, parle-t-on suffisamment de santé publique ?

Alors que la possible taxation du rhum et des alcools forts continue de crisper élus et acteurs économiques, la question sanitaire a longtemps été reléguée au second plan. L’Agence régionale de santé (ARS), restée prudente sur l’amendement Fouassin, esquisse pourtant une ligne claire. Ni dogmatique ni partisane, mais centrée sur la santé publique, un enjeu qu’elle juge fondamental.
Depuis plusieurs semaines, le débat autour des projets de taxation des alcools forts s’est enlisé dans une opposition binaire. D’un côté, la défense d’une filière emblématique, pilier économique et identitaire de La Réunion. De l’autre, des arguments fiscaux et politiques souvent perçus comme déconnectés du terrain. Dans cette mêlée, une voix manquait à l’appel, notamment celle de la santé publique. Non par absence, mais par prudence institutionnelle.
Interrogée, l’Agence régionale de santé (ARS) n’a pas souhaité se prononcer pour ou contre l’amendement Fouassin ni pris position sur tel ou tel élément du dossier. Ce n'est pas son rôle, ce qu'on lui demande. Une réserve logique pour une administration qui n’a pas vocation à commenter les initiatives parlementaires. Mais derrière cette neutralité de façade, les dirigeants de l’ARS dessinent une analyse beaucoup plus structurée, et surtout plus globale. Peut-être finalement plus rationnelle, objective, en faisant tout simplement un pas de côté.
Impasse et affrontement
Pour Etienne Billot, directeur général adjoint de l’ARS, le débat tel qu’il est posé aujourd’hui conduit à une impasse. "Si on pose les choses avec un affrontement entre les enjeux publics d’un côté et ceux économiques de l’autre, on ne trouve pas de solutions." À ses yeux, la question de l’alcool ne peut donc pas être réduite à un simple arbitrage budgétaire ou industriel. Elle s’inscrit en revanche dans un environnement social complexe, qui engage la prévention, l’accès aux soins et les conditions mêmes de consommation.
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L’alcool reste en effet l’une des premières causes de morbidité évitable. Les politiques publiques qui ont démontré leur efficacité reposent rarement sur un outil unique. "Dans toutes les politiques de prévention qui ont montré leur efficacité, il y a tous les leviers utilisés de prévention, d’accès aux soins, et de réduction d’accès aux produits", rappelle Etienne Billot. Le prix peut être l’un de ces leviers, concède-t-il, mais il ne saurait agir seul. "Avec un seul levier activé, ça ne suffit pas."
Cette approche systémique est partagée par Jean-Jacques Coiplet, nouveau directeur général de l’ARS, qui insiste sur la gravité des faits. "L’alcool est la cause de 80% de violences intra-familiales et 60% des accidents en termes de sécurité routière." Des chiffres lourds, qui renvoient à une réalité quotidienne pour les services de santé, les forces de l’ordre et le tissu associatif. Loin d’un débat théorique, l’alcool est ici un facteur majeur de désorganisation sociale.
Préserver les intérêts des Réunionnais, vraiment ?
Et la santé publique ne se résume pas non plus à des données abstraites, elle renvoie aussi aux urgences hospitalières saturées, aux parcours d’addiction qui fragilisent durablement des familles entières. Ces réalités restent pourtant en marge du débat public, comme si les évoquer revenait à stigmatiser une culture ou à nier une histoire économique.
Jean-Jacques Coiplet : "C’est très difficile quand on oppose développement économique et santé publique. Parce qu’on va vers une confrontation qui ne mérite pas cela."
Pour autant, Jean-Jacques Coiplet refuse toute logique de confrontation. "C’est très difficile quand on oppose développement économique et santé publique. Parce qu’on va vers une confrontation qui ne mérite pas cela." L’enjeu, selon lui, n’est pas de désigner des coupables, mais de construire des compromis. Autour de la table, il appelle à réunir acteurs de santé publique, professionnels de la filière du rhum et collectivités. "Il faut que l’on partage les constats et il faut trouver les voies d’une solution qui préserve les intérêts des Réunions." Car c'est bien de la santé des Réunionnais dont il s'agit.
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Alors au fond, parle-t-on vraiment assez de santé publique dans ces débats autour du rhum ? Depuis le début de la polémique, les prises de parole les plus audibles se concentrent sur la défense d’une filière emblématique, sur l’impact financier d’une éventuelle taxe ou sur le risque d’une mesure jugée punitive, laissant finalement peu de place à une réflexion collective sur les conséquences sanitaires de la consommation d’alcool. Sans prendre position, l'argument est objectif.
Cette ouverture au dialogue tranche avec la polarisation actuelle. Elle rappelle surtout que la santé publique n’est "ni un frein au développement ni une variable d’ajustement", s'accordent à dire de nombreux médecins interrogés sur les plateaux TV. Elle est un "cadre, exigeant et parfois inconfortable, mais indispensable pour penser des politiques durables". En remettant la santé au cœur du débat, l’ARS inviterait donc aussi à dépasser les postures et à regarder en face une réalité que les chiffres, eux, ne contestent pas.


