“S’il y avait eu un problème plus grave, comment auraient fait les secours pour monter ?” : pourquoi chaque réveil du volcan vire au casse-tête sécuritaire

À chaque réveil du Piton de la Fournaise, la même scène se répète. Des milliers de Réunionnais et de visiteurs happés par l’appel du volcan, des routes saturées jusqu’à l’asphyxie, des tensions qui dégénèrent parfois en bagarres, et un dispositif de sécurité jugé “insuffisant” par ceux même qui bravent parfois l'interdit. Derrière la fascination pour la lave, une question brûle : qui porte la responsabilité de ce chaos devenu presque rituel ?
La nuit était tout juste tombée que les files de voitures s’étiraient déjà comme une coulée inverse, figée, silencieuse, impatiente. Sur la route du volcan, dimanche 18 janvier, l’éruption n’avait pas seulement réveillé le Piton, elle avait réveillé une foule compacte, pressée, parfois agressive. Klaxons, insultes, coups de portière et, ici ou là, des échauffourées. La lave jaillissait dans le lointain ; la colère, elle, débordait au plus près. La fascination pour la lave a laissé place à l’exaspération, puis à la violence.
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Des moyens en "conformité" avec l'événement, selon la préfecture
Les témoignages recueillis tout au long de la nuit dressent un tableau plus inquiétant encore que celui des embouteillages. “Aucun gendarme sur place, ont rapporté plusieurs automobilistes, bloqués pendant des heures sur les routes d’accès. C'était le gros bordel !" La préfecture a néanmoins assuré, ce lundi 19 janvier, que 35 militaires de la compagnie de Saint-Pierre et de l'escadron départemental de contrôle des flux ont été déployés pour assurer la gestion du trafic, renforcés par les agents de la police municipale du Tampon. Soit des moyens déployés en "conformité" avec le plan Orsec. Pas plus, pas moins. Et ce sera encore le cas ce lundi soir.
Le portail de l’enclos, pourtant censé être fermé dès le déclenchement de l’alerte de niveau 1 du plan Orsec (fermeture de l’enclos) autour de 17 heures, serait resté ouvert bien après l’annonce officielle, laissant des personnes pénétrer - ou rester - dans une zone théoriquement interdite (photo à l'appui). De son côté, la préfecture a confirmé sa fermeture à 19 h 40, à l'arrivée des agents de l'ONF (Office national des forêts).

Conséquence directe : une saturation totale des axes, jusqu’à sept heures pour redescendre pour certains, des véhicules immobilisés toute la nuit moteur coupé, d’autres abandonnés à moitié dans le fossé, quand quelques-uns se retrouvaient carrément en travers de la route. “S’il y avait eu un problème plus grave, comment auraient fait les secours pour monter ?”, s’interroge Amandine, qui est restée bloquée de "longues heures" au niveau du Pas de Bellecombe. Du côté des secours justement, sept sapeurs-pompiers ont pris position au gite du volcan dont deux officiers du service de santé et secours médical (SSSM). Les services de l'Etat ont également confirmé "le renforcement de la garde en centre d'incendie et de secours de la Plaine des Cafres".
Le chaos routier s’est doublé d’un chaos humain. Des altercations ont éclaté au bord de la route, parfois pour quelques mètres gagnés, parfois sous l’effet de la fatigue et de la tension accumulée. "On a vu deux personnes en venir aux mains pour une photo meilleure que celle de l'autre, ajoute Alexis, son compagnon. Puis deux autres gars pour un rétro arraché."
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Une situation qui interroge frontalement l’effectivité des mesures de sécurité prévues par le plan Orsec. “La gendarmerie nationale et l’office national des forêts sont mobilisés pour assurer la mise en œuvre et le respect de ces mesures de sécurité sur site”, prévoit notamment ce dispositif de crise exceptionnelle. Mais au-delà des textes et des protocoles, c’est bien leur application concrète qui pose question. Quand les barrières restent ouvertes, quand les forces de l’ordre sont “invisibles” pour des milliers d'automobilistes, (du moins pas assez visibles), la responsabilité ne se dilue plus, elle se voit, crûment, sur le terrain.
À chaque éruption, le scénario semble pourtant écrit d’avance. Que ce soit sur les pentes vers le Pas de Bellecombe, ou au bord de la RN 2, dans l’est de l’île. Pourtant, rien n’est censé relever de l’improvisation. Le plan Orsec Volcan existe précisément pour anticiper ces situations : gestion des flux, sécurisation des accès, protection des personnes. Sur le papier, l’État prévoit, coordonne, encadre.
A qui la responsabilité ?
Sur le terrain, la réalité apparaît plus fragile. Les routes étroites du Grand Sud ne sont pas extensibles, les parkings improvisés sur une route déjà cabossée saturent en quelques heures, et les gendarmes, peut-être pas assez nombreux ce dimanche 18 janvier, tentent de contenir une marée humaine attirée par un spectacle gratuit et mondialement rare.

Faut-il alors pointer du doigt l’État et ses moyens ? La question mérite d’être posée. Le Piton de la Fournaise n’est ni une surprise ni une anomalie, c’est l’un des volcans les plus actifs de la planète. Chaque éruption est annoncée, suivie, commentée. Les autorités savent. Mais savent-elles dimensionner ? Le dispositif Orsec, aussi rigoureux soit-il dans ses procédures, se heurte à une réalité simple : l’afflux dépasse souvent les capacités humaines et matérielles déployées. Quelques dizaines de gendarmes pour plusieurs milliers de personnes, c’est un pari risqué, surtout lorsque la fatigue, l’alcool ou la frustration s’invitent dans la foule.
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Pour autant, la responsabilité ne peut être uniquement institutionnelle. Le chaos n’est pas seulement le fruit d’un manque d’effectifs, il est aussi celui de comportements individuels, évidemment. Stationnements anarchiques, refus d’obtempérer, dépassements dangereux, altercations pour “une meilleure place” face à la lave, un meilleur cliché que les autres : le volcan agit comme un révélateur. Révélateur d’une fascination collective, certes, mais aussi d’un déficit de civisme. À force de considérer l’éruption comme un spectacle personnel, on aurait tendance à oublier qu’elle est un phénomène naturel potentiellement dangereux, qui exige discipline et respect des règles.

Les réseaux sociaux n’arrangent rien. En temps réel, photos et vidéos circulent, attirant toujours plus de curieux, parfois mal informés des restrictions en vigueur. L’information officielle peine à rivaliser avec la viralité d’une coulée filmée au smartphone. Là encore, la question de la responsabilité est partagée. Aux autorités de mieux communiquer, plus vite, plus clairement ? Aux citoyens de s’informer et de respecter les consignes ?
Rapport aux risques
Ce qui se joue au Piton de la Fournaise dépasse l’anecdote des embouteillages monstres. C’est un rapport au risque, à l’espace public, à l’autorité. Le volcan, lui, n’est responsable de rien. Il fait ce qu’il a toujours fait, c'est-à-dire cracher la lave et rappeler que La Réunion est une île vivante. La faute serait peut-être de croire que l’on peut assister à ce spectacle sans accepter les contraintes qu’il impose.
À qui la responsabilité, alors ? À l’État, sommé d’adapter ses moyens à une réalité connue. Aux collectivités, appelées à repenser les accès et l’accueil du public. Mais aussi, et surtout, à chacun de nous. Tant que l’éruption sera vécue comme un droit individuel plutôt qu’un événement collectif à gérer, les routes resteront bloquées, les nerfs à vif, et le plan Orsec sous tension. La lave s’écoulera, inéluctable. Reste à savoir si, un jour, nous saurons mieux canaliser la foule qui la suit...


