Séquestration et viol : y a-t-il un voisin pour appeler les flics ?

Premier jour d’assises pour Yoland Antoine R., un Tamponnais jugé pour séquestration et viol. Si le sexagénaire continue de nier toute forme de violence, l’appel tardif passé aux forces de l’ordre par le voisinage est en toile de fond de ce procès.
Recroquevillée sur elle-même pendant toute la durée de l’audience, Marie* ne s’attendait sûrement pas à devoir vivre une audience en cour d’assises. Cette mère de famille, divorcée et vivant au Tampon, accuse son voisin, Yoland Antoine R., de l’avoir séquestrée dans la nuit du 8 au 9 mai 2023.
Deux ans après les faits supposés, un jury populaire doit désormais déterminer si l’accusé est coupable des faits qui lui sont reprochés. Depuis tout ce temps, l’homme clame son innocence, affirmant que la victime demeurait consentante cette nuit-là. Qu’en est-il vraiment ? Les jurés ont deux jours pour en décider.
Un vol de clé à l'origine des faits
Dans cette cité que certains qualifieront de « populaire » du Tampon, bien connue des habitants de la commune pour les multiples outrages à la tranquillité, vit Marie. Son voisin, Yoland Antoine R., et elle se fréquentent depuis un moment. Quand on dit fréquenter, le mot est large. Non pas camarade de beuverie – la victime ne boit que très peu –, plus connaissance avec qui on traîne de temps à autre. De l’aveu de Marie, eux deux ont déjà eu une relation sexuelle.
En mai, pour fêter un arriéré perçu de son allocation adulte handicapée, Yoland Antoine R. offre une bière à Marie. Or, au lieu de simplement repartir chez lui, l’homme se serait invité chez elle, et en partant, lui aurait subtilisé les clés de chez elle avant de l’enfermer.
Face à cette situation, grâce à un double des clés, elle tente d’aller chez Yoland Antoine R. pour récupérer son bien. Dans les couloirs de l’immeuble, la victime cherche de l’aide auprès de ses voisins. Si l’un lui dit juste d’appeler les gendarmes, une voisine accepte de venir avec elle. Mais les deux, devant la porte du kleptomane, font chou blanc.
Ce n’est que seule, un peu plus tard, que Yoland Antoine R. consent à lui ouvrir la porte. Selon elle, l’homme, ivre, lui aurait imposé de multiples faveurs sexuelles, refusant de la laisser sortir.
De multiples témoins… passifs ?
Sans revenir de manière détaillée sur les faits que nous évoquons ici, ce qui frappe la cour d’assises et les avocats est la passivité des multiples témoins déclarés. En effet, les faits imputés à Yoland Antoine R. démarrent chronologiquement chez lui en début de soirée.
C’est à ce moment que le sexagénaire aurait bouclé la porte de son appartement avec Marie à l’intérieur. Certains voisins affirment avoir entendu « des cris » provenant de chez Yoland Antoine R., connu pour être un homme sans histoire particulière dans son immeuble.
Ainsi, vers 23 heures, l’un des voisins aperçoit Marie sur la terrasse du suspect. Cette dernière l’exhorte de lui venir en aide, car Yoland Antoine R. ne veut pas la laisser sortir. L’homme crie simplement au suspect de la laisser partir et continue sa route.
Ce type de témoignages, de voisins qui entendent des cris et des bruits étranges émanant de l’appartement, se multiplie. Mais ce n’est que très tôt, dans la matinée du 9 mai, que les gendarmes sont prévenus. En effet, plusieurs résidents ont entendu un « cri perçant, similaire à un enfant que l’on bat » aux alentours de 4 heures du matin.
« Pourquoi ces témoins ne sont-ils pas poursuivis pour non-assistance à personne en danger ? » questionne l’avocat de la défense au directeur de l’enquête. Réponse du militaire : par manque de temps.
Dans leurs déclarations recueillies par les gendarmes tamponnais, quand ces derniers interrogent sur la lenteur à appeler les forces de l’ordre, certains répondent que dans ce quartier « populaire », c’est courant d’avoir du tapage la nuit. D’autres assurent qu’ils ne voulaient pas se mêler des affaires d’autrui…
La défense a une autre lecture de ces évènements
« On est en présence de deux personnes qui souffrent de schizophrénie », entame le bâtonnier Frédéric Hoarau, avocat de Yoland Antoine R. Ce qu’il ressort effectivement de l’enquête, ce sont les troubles dont souffrent la victime et son agresseur présumé. Les deux sont sous curatelle légère.
Concernant la pléthore de témoins qui n’ont pas réagi, là aussi, la robe noire livre une lecture différente de l’accusation : « Ils auraient entendu des cris, personne n’est intervenu… ça interpelle. Peut-être que cette personne-là [NDLR : la victime] n’était pas si séquestrée et si en danger que ça. »
Il appuie cette version sur des éléments matériels : y a-t-il eu vol de clés ? Celles de l’appartement de Yoland Antoine R. étaient-elles sur la porte pendant toute la nuit ? Autant d’éléments que l’avocat remet en question.
L’alcool règne en maître
Durant l'audience, Yoland Antoine R. se montre affable, répondant volontiers aux questions qu'on lui pose. Le sexagénaire ne paye pas de mine : cheveux grisonnants, affalé sur sa chaise... L’une de ses anciennes tutrices de curatelle décrit même un homme possédant « de très bonnes capacités ».
Mais si pour ses voisins, c'est un type sans histoire, l'homme a tout de même quelques frasques à son palmarès. Car le revers de la médaille, c’est quand Yoland Antoine R. commence à picoler. Ses proches, comme son ex-femme par exemple, décrivent un homme qui peut se montrer violent une fois alcoolisé. Sa tutrice relate d'ailleurs un épisode dans lequel le sexagénaire est venu à l’agence de tutelle pour réclamer de l’argent. Ivre et n’ayant pas obtenu gain de cause, il s’est mis à boxer les vitres et les portes, écopant par la suite d’un séjour en dégrisement.
Lors de cette fameuse nuit, Marie décrit aussi des violences : étranglement, bousculade et menace avec un couteau… Si ce dernier n’a pas été retrouvé chez l’accusé, de multiples lésions ont été constatées sur le corps de Marie après les faits. Après son interpellation, les gendarmes ont été obligés d’attendre 12 heures pour que le suspect dessoûle, afin de lui notifier ses droits. Un alcoolisme dont Yoland Antoine R. est conscient, car lui-même le reconnaît devant les gendarmes et à la barre.
En attendant, l’audience doit se poursuivre ce vendredi 3 octobre. La tâche la plus difficile est de comprendre ce qu’il s’est passé cette nuit du 9 mai 2023 entre Marie et Yoland Antoine R. Pour rappel, l’homme encourt jusqu’à 30 ans de réclusion criminelle pour les faits de séquestration, viol et agression sexuelle.


