Sainte-Rose : la gendarme, qui a ouvert le feu, placée en garde à vue

Mercredi soir, une patrouille de gendarmerie est intervenue au domicile d’un homme de 68 ans retranché seul chez lui, armé d’un couteau et en proie à une crise aiguë de violence. Après avoir tenté de le neutraliser avec un tir de Taser, l’une des deux gendarmes présentes a ouvert le feu sur lui. Blessé au flanc, Jean S. est décédé en dépit de l’intervention des secours. La gendarme a été placée en garde à vue. Récit.
Mercredi en début de soirée, Jean S., 68 ans, est seul à son appartement situé au premier étage de l’un des blocs de la résidence de l’Océan, en ville de Sainte-Rose. Veuf depuis environ un an, cet homme réputé discret souffre d’un handicap moteur consécutif à un grave accident de la circulation. Renversé par un véhicule, il se déplace en claudiquant depuis plus d’une dizaine d’années.
Dépressif, le sexagénaire est également en proie à des troubles du comportement. À ce titre, il fait aussi l’objet d’un suivi médical assuré par un Centre médico-psychologique (CMP). Il est contraint de prendre de façon régulière un traitement médicamenteux qui a pour but de l’apaiser. Ce qui en fait globalement une personne plutôt diminuée mais aussi potentiellement instable.
Une voisine apeurée et des ambulanciers menacés
Ce soir-là, Jean S. n’a pas pris, ou n’a pas pu prendre, son précieux traitement. Et il est manifestement en crise. Raison pour laquelle son fils va se rendre chez lui pour lui venir en aide. C’est d’autant plus nécessaire que le retraité a manifesté de l’agressivité envers une voisine chez qui il a essayé de rentrer. Comprenant une fois encore que la situation est extrêmement tendue, le fils de Jean se rend sur place.
Son père a retrouvé un semblant de calme, mais la situation lui paraît précaire. Aussi, il alerte le SAMU qui envoie une ambulance sur place. Il espère ainsi que son père pourra recevoir les soins nécessaires pour retrouver un peu de sérénité. Il est même sérieusement envisagé de mettre en œuvre une mesure d’hospitalisation sous contrainte.
« Assis sur son fauteuil roulant avec un couteau dans les mains »
Quand les ambulanciers se présentent à l’appartement, ils se heurtent à un homme de nouveau en pleine crise et déterminé à les repousser. Armé d’un couteau, le vieux monsieur menace carrément de s’en prendre à eux. Dans ces conditions, les secouristes n’ont pas d’autre choix que de faire demi-tour pour se protéger et de prévenir la gendarmerie. Une patrouille de la brigade de Sainte-Rose prend la route du numéro 100 de la rue de l’Océan aux environs de 22 h 15. Les pompiers, également appelés à la rescousse, les retrouvent au pied de l’immeuble.
À leur arrivée, le sexagénaire est enfermé à double tour chez lui. Il est posté sur son balcon, côté parking. « Il était assis sur son fauteuil roulant avec un couteau dans les mains », raconte un voisin qui, alerté par les sirènes, s’est rendu sur les lieux. Par précaution, un pompier est resté sous le balcon afin de dissuader le forcené d’enjamber le garde-corps au cas où il lui serait venu l’idée d’attenter à sa vie. Extrêmement tendu, Jean effectue alors des allers-retours entre la pièce de son studio et le balcon sans jamais se séparer de son couteau.
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« Les pompiers ont défoncé la porte »
Pendant ce temps, les deux gendarmes ont fait le tour à l’arrière de l’immeuble, côté jardin, où donne la porte d’entrée. Elles tentent de le convaincre d’ouvrir sa porte et de se rendre. Mais leurs efforts restent vains. Aussi, il est décidé de passer en force.
« Les pompiers ont défoncé la porte. Au dernier coup de marteau, elle s’est ouverte », relate Ewan, 21 ans, qui se trouve lui aussi dans le jardinet. Sans hésiter, les deux femmes gendarmes s’engouffrent alors dans le studio. L’homme, qui s’est réfugié dans son lit et glissé sous une couverture, ne désarme pas.
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« Elle a dit à l’autre de se décaler et elle a tiré une fois »
Une des gendarmes le tient en joue tandis que sa collègue enlève la couverture. Jean S. a toujours son couteau en main, menaçant de s’en servir contre elles. « Une gendarme lui a dit : Bougez plus, gendarmerie nationale. Lâchez votre arme », relate le témoin. Comme il n’obtempère pas, la militaire tente de le maîtriser.
« Elle a lancé des trucs sur lui pour essayer de lui brouiller la vue et pour tenter de récupérer le couteau. Elle a aussi pris une chaise pour le bousculer mais il résistait toujours. Alors, elle a tiré avec son Taser, mais c’était comme si ça ne lui faisait rien. Il a continué de résister… », poursuit Ewan, resté aux premières loges à l’extérieur. Toujours selon lui, la gendarme qui avait son arme au poing « a dit à l’autre de se décaler et elle a tiré une fois ».
Le parquet ouvre une double enquête
Un seul coup de feu claque, comme le confirmera d’ailleurs la procureure dans un communiqué. Cette fois, Jean S. ne bouge plus. La balle lui a percuté les côtes au niveau du flanc droit. Pendant de longues minutes, les secouristes du SAMU, restés sur place, essaient de ranimer le sexagénaire blessé, alors en arrêt cardio-respiratoire. Mais leurs efforts sont vains. Il est près de minuit trente quand le décès est constaté.
Une double enquête a été ouverte par le parquet de Saint-Denis afin de faire la lumière sur les circonstances exactes du drame qui a coûté la vie à Jean S. Selon le parquet, la première « pour menaces de mort matérialisées par une arme et violences avec arme sans ITT à l’encontre des ambulanciers et des gendarmes » a été confiée aux gendarmes de la brigade de recherches de Saint-Benoît. Il s’agit d’établir les faits délictueux reprochés au défunt et qui ont conduit à l’intervention des gendarmes ce soir-là, sachant qu’il y aura nécessairement extinction de l’action judiciaire dans un second temps.
« Une intervention pour une hospitalisation sous contrainte »
La seconde procédure vise des faits présumés de « violences avec arme ayant entraîné la mort sans intention de la donner », confiés à la section de recherches de Saint-Denis, toujours selon la procureure Véronique Denizot. Il s’agit de retracer avec précision les circonstances et l’enchaînement de l’intervention des deux gendarmes jusqu’à l’ouverture du feu, pour vérifier si tout est en conformité avec les règles en vigueur en la matière.
L’examen des caméras-piétons, dont les forces de l’ordre sont dotées en intervention, constitue à cet effet un élément déterminant pour la suite de l’enquête. Les événements de Sainte-Soline de mars 2023 et la polémique naissante concernant les enregistrements révélés par Mediapart rappellent à quel point les éléments tirés de ces caméras peuvent s’avérer capitaux. Les enquêteurs vont s’appuyer aussi sur les résultats de l’autopsie.
Plusieurs auditions de témoins
Une autre question qui se pose réside dans l’urgence qu’il y avait à pénétrer dans l’appartement sans attendre des renforts, voire un négociateur, sachant que le sexagénaire s’y trouvait seul. Ou encore s’il n’y aurait pas eu la possibilité et la nécessité de se replier à l’extérieur, sachant qu’il s’agissait, selon le communiqué de la procureure de la République, « d’une intervention pour une hospitalisation sous contrainte ».
Ce jour, les gendarmes de la BR de Saint-Benoît et de la SR de Saint-Denis ont déjà procédé à plusieurs auditions de témoins présents au moment du drame. Selon nos informations, la gendarme qui a ouvert le feu mercredi soir est actuellement entendue sous le régime de la garde à vue afin de recueillir sa version des faits et de vérifier si elle est en adéquation avec les autres déclarations et les éléments techniques saisis.


