Saint-Leu : l'État ne lâche pas la carrière de Bois-Blanc

Si tout projet d'extraction reste interdit pendant douze ans, l'intégration par l'État du site de Bois-Blanc dans son projet de schéma régional des carrière ouvre la porte à une exploitation future. La Région a émis un avis défavorable au projet et le maire de l'Étang-Salé Matthieu Hoarau a écrit au préfet pour lui faire part de son désaccord.
Les 4.500 personnes rassemblées ce jour-là à Saint-Leu pour manifester sur la RN 1A s'en souviennent encore : le dimanche 7 juin 2015 restera comme la journée qui a fait vaciller les fondations de la route en digue du chantier de la nouvelle route du littoral (NRL). Des manifestants venus principalement de Saint-Leu, de l'Étang-Salé et des Avirons (les communes les premières concernées par le projet de carrière de Bois-Blanc) avaient été rejoints par des défenseurs de l'environnement, pour protester contre la volonté de la société de concassage SCPR d'exploiter une carrière à ciel ouvert au lieu-dit Bois-Blanc.
Jugée inopportune par l'actuelle majorité régionale, qui s'est prononcée en faveur de la prolongation du viaduc construit entre Saint-Denis et la Grande-Chaloupe, la partie de route en digue avait pour particularité de consommer 9 millions de tonnes de roches massives, en plus des 10 Mt de remblais nécessaires à sa construction.
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La persistance des majors du BTP en charge du chantier de la route en digue à vouloir exploiter, coûte que coûte, une carrière à Bois-Blanc, sur un site qui ne figurait pourtant pas dans le schéma départemental des carrières - le plan d'aménagement recensant tous les gisements de matériaux alluvionnaires et de roches massives potentiellement exploitables -, s'était heurtée à l'opposition farouche d'une partie des Réunionnais et de la classe politique d'alors.
Bois-Blanc, un gisement d'intérêt régional selon l'État
C'est en s'appuyant sur des associations agréées comme la SREPEN, dont la qualité à agir ne pouvait être contestée, que le collectif Touch Pa Nout Roche avait pu obtenir le 29 avril 2019 une première victoire devant le tribunal administratif de La Réunion, lequel avait suspendu l'autorisation d'exploitation du site. « C'est l'Autorité environnementale qui avait ensuite donné un coup de massue au projet », contextualise Élodie Marais, porte-parole du collectif. En 2021, Didier Robert avait perdu la présidence de la Région en payant lourdement, dans l'opinion publique, le prix des retards pris par le chantier de la NRL.

Il semblerait que l'État, toujours en soutien des grands projets de carrière dans l'île, n'ait pas tiré un trait sur son ambition de permettre l'extraction de roches massives à Saint-Leu. Le site de Bois-Blanc a en effet été inscrit comme gisement d'intérêt régional (GIR) à préserver dans le projet de schéma régional des carrières (nouvelle dénomination du plan de gestion des ressources en matériaux), qui fera l'objet d'une consultation publique par internet dans les prochains semaines, avant sa validation programmée pour mai 2026, .
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L'appellation pourrait être jugée trompeuse : un GIR à préserver n'a pas vocation à échapper indéfiniment à l'appétit des carriers, mais seulement à être protégé pour une durée minimale de douze ans. Au terme de cette période de « préservation », lorsque les besoins en matériaux se feront plus pressants à La Réunion, l'exploitation de Bois-Blanc pourrait alors être obtenue en toute légalité.
« À Plateau-Caillou, quand les gens se sont réveillés, c'était déjà trop tard »
Dès juin 2024, le collectif Touch Pa Nout Roche, toujours en veille, avait appelé ses soutiens à rester « vigilants » concernant la volonté affichée apr l'État d'inscrire Bois-Blanc dans son schéma régional des carrières (SRC). « On attend l'enquête publique en ligne. Souvent, ils aiment bien les faire pendant les vacances scolaires, pour que l'impact soit moindre, parce que les gens ne sont pas là ou sont déconnectés. Mais le meilleur exemple que nous avons à donner, c'est la savane de Plateau-Caillou : quand les gens se sont réveillés, c'était déjà trop tard », prévient Élodie Marais, jointe par Zinfos974.
Le 4 novembre dernier, la Commission aménagement, développement durable et transition écologique de la Région a émis un avis défavorable au projet de SRC, en déplorant que l'État n'a pas tenu compte de la demande de la collectivité en faveur du retrait de Bois-Blanc de la liste des gisements d'intérêt général.

Une demandé motivée par « l'absence de redimensionnement du gisement initialement lié aux besoins en matériaux du chantier de la Nouvelle Route du Littoral (tronçon prévu en digue non réalisé) » et par « la présence d’espaces d’intérêt écologique sur ce site, identifiés dans le cadre des travaux d’élaboration du chapitre individualisé du SAR en révision, portant sur les orientations en matière de protection et de restauration de la biodiversité. »
« Dans la CDNPS siègent les carriers, des professionnels intéressés à l'affaire »
Mais la vice-présidente de la Région Karine Nabenesa, fine connaisseuse du dossier de la carrière de Bois-Blanc pour l'avoir géré lorsqu'elle était cadre administrative à la mairie Saint-Leu, va plus loin. Elle questionne la composition du CDNPS, la Commission départementale de la nature, des paysages et des sites pilotée par l'État, qui est en charge de l'élaboration du SRC.
Outre les services de la préfecture (DEAL, ARS, BRGM...), les collectivités et les associations environnementales (SREPEN, SEOR...), la CDNPS est largement ouverte aux entreprises intéressées par les activités d'extraction, via des organisations comme l'Unicem, la FRBTP, la CAPEB ou la Chambre de commerce.
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« Dans la CDNPS siègent les carriers, des professionnels intéressés à l'affaire. Donc ils participent à la définition des besoins, et ensuite ils font partie de la commission qui vote. Je ne cautionnerai jamais de participer à l’élaboration d’un document prescriptif à valeur réglementaire qui autorise l’ouverture de carrières sans la justification adéquate, document à portée juridique ecrit, proposé et voté par les acteurs économiques intéressés au sujet. », s'offusque Karine Nabenesa. Et rappelle que « Ravine du Trou, c'est l'histoire de La Réunion », en référence à l'épisode bien documenté de la révolte des esclaves de Saint-Leu de novembre 1811. « Bois-Blanc est une réserve de biodiversité et un périmètre irrigué. Mais ils considèrent qu'il y a des tirs de mine partout en France, donc il doit y en avoir ici aussi », tance la candidate aux élections municipales de Saint-Leu.
« Bois-Blanc sacrifié sur l'autel des intérêts économiques d'une multinationale »
Le maire de l'Étang-Salé, commune limitrophe, est lui aussi vent debout contre l'inscription du site au schéma régional des carrières, soulignant que les différents conseils municipaux depuis 2016 s'y étaient déjà opposés. « J'exprime ma grande surprise au retour de ce projet et ma plus vive opposition à la transformation de cet espace remarquable du littoral en carrière à ciel ouvert. Je refuse à ce que notre qualité de vie, notre environnement, soit sacrifié sur l'autel des intérêts économiques d'une multinationale en situation quasi monopolistique », tonne Matthieu Hoarau dans un communiqué en date du 10 novembre, en précisant avoir écrit son désaccord au préfet Patrice Latron dans une lettre adressée le 25 juin.

Sollicitée par Zinfos974, la préfecture fait valoir que le SRC « identifie des gisements d'intérêts régionaux pour sécuriser la ressource minérale pour l'ensemble de l'île » et assure que « dans le cadre des consultations en cours, les enjeux environnementaux et sociétaux sont pris en compte et évalués dans la préparation du document final, qui n'est pas encore arrêté. »
Lors de ses comités de pilotage, la CDNPS a planché sur les besoins en matériaux de La Réunion jusqu'à l'horizon 2060, en privilégiant une logique de proximité des gisements avec les pôles de consommation. Face à la raréfaction des matériaux alluvionnaires, l'objectif affiché est de basculer progressivement vers l'extraction de roches massives, sachant qu'aucune carrière de ce type n'est exploitée aujourd'hui ans l'île.
44 millions de tonnes de matériaux extraites dans l'île en 10 ans
La topologie de La Réunion, son engorgement routier et ses zones d'habitats denses concentrées sur la moitié ouest du littoral rendent la situation complexe. En 2020, l'Est avait seulement consommé 39% de ses gisements de matériaux (20,64 millions de tonnes restantes), quand le Sud en avait avalé 60% (11,25 Mt restantes). La situation la plus critique se situe évidemment dans l'Ouest, où 75% des gisements avaient été épuisés, pour 11,1 millions de tonnes restantes.

Entre 2010 et 2020, selon les données fournies à la CDNPS, 44 millions de tonnes de matériaux ont été extraites dans l'île. Elles ont été produites à 50 % dans l'Ouest, 31 % dans le Sud et 18 % dans l'Est. Aucune carrière n'est ouverte dans le Nord.
L'histoire récente vient rappeler que le choix des sites d'extraction peut fluctuer selon les intérêts financiers des uns et des autres. Il en va ainsi du site de Dioré à Saint-André, qui n'est pas inscrit dans le projet de SRC. Au motif que son potentiel en roches massives, qui lui avait pourtant valu d'obtenir des services de l'État l'autorisation d'être exploité par la société NGE comme carrière pouvant approvisionner le chantier de la NRL, ne serait pas confirmé.



