La production de rhum va chuter de moitié en 2025

Conséquence de la (nouvelle) chute historique attendue de la récolte de canne et, avec elle, de mélasse, la filière rhum anticipe une production d’alcool divisée par deux cette année. Pas de quoi répondre à la moitié de ses marchés à l’export en 2025. Une situation intenable dans le temps, qui appelle à revoir le modèle de la filière, appellent les rhumiers. Ça tombe bien, la canne doit faire ses états généraux en juin.
“La Réunion a-t-elle encore un avenir sans la canne ?”, questionnait dans une récente interview à Zinfos974 le nouveau président de la chambre verte, Oliver Fontaine. Une première réponse est apportée par un poids lourd économique de La Réunion, la filière rhum, le troisième produit à l’export de l'île avec environ 21 millions d’euros de revenus à l’exportation. C’est aussi 200 emplois directs, 1 100 indirects, et un acteur touristique majeur avec plus de 100 000 visiteurs accueillis en 2024.
Une filière dynamique, à l’origine d’une montée en gamme et d’une diversification réussie de sa production (La Réunion est leader sur le marché des rhums arrangés), mais qui voit pourtant ses volumes baisser d’année en année en parallèle à l’effondrement des volumes de cannes.
Moins de cannes, c’est moins de mélasse
Moins de cannes, c’est moins de sucre, moins de bagasse, mais aussi moins de mélasse. La matière première essentielle au rhum réunionnais. La production de rhum agricole, à base de jus de canne, restant infime pour l’heure.
Un carburant essentiel dont la production est en baisse constante : -35 % entre 2019 et 2024. Et ça continue encore de chuter avec un nouveau plus bas historique attendu cette année.
Contre 56 200 tonnes de mélasse traitées par les trois distilleries en 2019, le volume attendu en 2025 est d’environ 29 200 tonnes. C’est deux fois moins qu’il y a dix ans (68 400 tonnes en 2014). La conséquence d’une récolte de cannes qui pourrait tout juste avoisiner les 730 000 tonnes cette année. Pour rappel, elle dépassait les 1,7 million de tonnes en 2019.
Face à cette chute brutale, les rhumiers vont devoir faire des choix. La mélasse produite cette année permettra “à peine de couvrir 50 % de nos besoins”, chiffre Teddy Boyer, le président de la Réunion des rhums qui réunit les producteurs de rhum et liquoristes de l’île. La filière parle désormais d’une seule voix.
Des marchés à l’export non assurés
Pour couvrir le marché local et l’export, la filière doit produire environ 120 000 hectolitres d'alcool pur (HAP) par an. Avec le volume de mélasse attendu cette année, ce sont “à peine 55 000 hectolitres qui devraient être produits en 2025”.
Conséquence : c’est environ la moitié du marché du rhum en vrac (rhum léger destiné à l’agroalimentaire) qui ne pourra être assuré par les producteurs locaux. De loin le marché principal de la filière : “La production de rhums en bouteille ne représente que 5 à 10 % de nos volumes de vente”, illustre Teddy Boyer. Pas d’inquiétude, par contre, pour le marché local. Ce dernier ne représente “que” 15 000 HAP par an, soit moins de 10 % des volumes en temps de production normale.

Boyer, le président de la Réunion des rhums.
L’importation trop chère
La pénurie de mélasse est un coup de frein imposé à une filière qui n’avait déjà pas besoin de ça sur un marché déjà compliqué. La consommation d’alcool chez les jeunes est en baisse constante, ici comme en métropole. Le marché mondial est aussi très concurrentiel. “Le marché n’attend pas les rhums réunionnais”, résume le président du syndicat, inquiet de voir les marchés non honorés cette année être perdus durablement.
Pourquoi ne pas importer de la mélasse ? La difficulté est double : la mélasse importée coûte deux à trois fois plus cher que celle produite localement, et pour bénéficier des réductions sur les droits d’accise accordées au rhum exporté vers la métropole, ce dernier doit être fabriqué à partir de mélasses locales.
Une situation intenable dans le temps
Une situation “inédite avec beaucoup d’inconnues”, qui inquiète la filière rhum et de la canne en général quant aux répercussions sociales. À l’instar des sucreries, les rhumiers vont devoir absorber cette brutale chute de production tout en devant faire face à des coûts qui, eux, restent fixes. Des surcoûts “que l’on ne pourra pas reporter sur le client final”, anticipe celui qui est aussi le directeur de la distillerie Rivière du Mât à Saint-Benoît. La plus importante de l’île. Une situation intenable dans le temps.
Si les industriels s’apprêtent à faire le dos rond cette année, “une deuxième année serait mission impossible”, prévient le professionnel. Avec des distilleries qui tourneront au ralenti, le recours à l’emploi saisonnier sera déjà fortement amoindri cette année. Et difficile d'imaginer un sauvetage financier supplémentaire de l’État. La ministre de l’Agriculture a été claire à ce sujet lors de sa visite, renvoyant au passage la balle vers le Département et la Région.
Des hectares pour le rhum agricole ?
La période est bien charnière : “Tout le monde se pose des questions, le modèle social et économique est mis à rude épreuve. Nous sommes à une étape de remise en question d’un modèle économique construit sur plusieurs décennies”, juge le président de la Réunion des rhums.
À ses yeux, les États généraux de la canne, prévus en juin, doivent être l’occasion de mettre tous les sujets sur la table pour trouver des solutions à l'effondrement des rendements. Un minimum de 1,3 million de tonnes de cannes est nécessaire pour couvrir les besoins des 3 distilleries en mélasse.
Au-delà, les rhumiers appellent à repenser en profondeur le modèle de la filière canne. Un modèle centré aujourd’hui autour du sucre, que ce soit pour les surfaces ou les aides.
“Jusqu’à présent on n’a réfléchi qu’à un seul débouché, majoritaire. Il faut réussir à moduler et à additionner les débouchés en faisant aussi que chacun s’intéresse aux problèmes des autres”, intervient Émilie Marty, la secrétaire générale du syndicat.
C’est par exemple donner plus de place au rhum agricole, tout en restant dans des besoins en surface limités. Même en transformant toute la production de rhum de mélasse en rhum agricole, le besoin serait de 4 000 ha, soit ⅕ de la surface cannière actuelle.
“Est-ce que cela va mettre en péril les 20 000 ha (plantés en canne, NDLR) ou apporter un peu plus de valeur ajoutée pour des planteurs qui se lanceraient dans la filière ? Il faut arrêter de se faire peur”, clame Teddy Boyer. Le sucre bio est une autre niche potentielle à ses yeux.
Mais s’il peut représenter une niche et un débouché supplémentaire, le rhum agricole ne sauvera pas à lui seul la filière. Il affiche un coût de production deux à trois fois plus cher. Il reste également peu consommé dans l’île.
Réinventer le modèle de la canne ? On en reparlera.


