Revenir à la rubrique : Société

Piscine, 52 chambres… en bord de Parc national : un projet d'écolodge dans les hauts de Saint-Benoît qui interroge

Ecrit par Julien Delarue et Philippe Madubost – le jeudi 2 avril 2026 à 05H58
Source : Rapport de l'Autorité environnementale de La Réunion

Toujours en cours d’instruction, le projet d’écolodge sur les hauteurs de Saint-Benoît cristallise les interrogations. Entre réserves environnementales marquées et prudence de la mairie, le dossier avance lentement, sans garantie d’aboutir.

Sur les mi-pentes du massif du Cratère, à Saint-Benoît, le projet d’écolodge ne passe pas inaperçu. Pensé comme un équipement touristique en pleine nature, avec 52 chambres, des bâtiments d’accueil, un restaurant, un bar, une piscine et des infrastructures techniques, il s’accompagne surtout d’un aménagement structurant : une piste d’accès bétonnée de près de deux kilomètres, creusée au cœur d’un espace naturel encore largement préservé. Un cadre isolé, éloigné de toute urbanisation, que l’Autorité environnementale décrit pourtant comme loin d’être anodin. Elle relève ainsi "la présence d’arbres remarquables, ainsi que de divers spécimens de flore et de faune indigènes", constituant "un faisceau d’indices sur la sensibilité écologique avérée de la zone". Un constat qui place d’emblée le projet sous surveillance.

Source : Rapport de l'Autorité environnementale de La Réunion

Etude globalement solide mais avec des lacunes

Car si l’étude d’impact est jugée globalement solide, elle laisse apparaître plusieurs lacunes. La MRAe regrette notamment l’absence de véritable analyse comparative des solutions alternatives, un point pourtant central pour un projet implanté dans un secteur aussi sensible. Elle insiste également sur la nécessité de mieux justifier les choix retenus, notamment en matière d’implantation et d’aménagement. L’Autorité environnementale appelle ainsi à "une vigilance accrue du porteur de projet et de la mairie de Saint-Benoît" et demande des précisions sur plusieurs aspects encore insuffisamment documentés.

Sur le volet de l’eau, les critiques sont particulièrement appuyées. Le site n’étant actuellement desservi par aucun réseau, le projet prévoit une extension du réseau public sur plusieurs kilomètres pour répondre à des besoins estimés à plusieurs milliers de mètres cubes par an. Une solution que la MRAe juge inadaptée, estimant que "la solution retenue pour l’approvisionnement en eau potable […] n’est, en l’état, pas la mieux adaptée pour ce projet hôtelier situé en site isolé". Elle recommande de se tourner vers des alternatives plus cohérentes avec l’esprit d’un écolodge, comme la récupération des eaux de pluie ou des dispositifs innovants permettant de limiter la consommation de ressources.

Autre point de fragilité : la prise en compte des risques naturels. Le terrain présente des pentes importantes et se situe dans un secteur exposé aux mouvements de terrain. Or, les études géotechniques sur lesquelles repose le projet sont jugées anciennes, et l’analyse de la vulnérabilité face au changement climatique apparaît insuffisante. L’Autorité environnementale alerte ainsi sur la sécurité des personnes et appelle à compléter les études pour garantir la viabilité du projet dans un contexte climatique de plus en plus incertain.

Papangues, pétrels et autres oiseaux dans le secteur

La question de l’artificialisation des sols est également posée. Le projet induit la transformation d’environ un hectare d’espace naturel, dont l’essentiel lié à la piste d’accès. Une infrastructure qui soulève à elle seule plusieurs interrogations, notamment sur la gestion des eaux pluviales et les impacts en phase d’exploitation. La MRAe recommande ainsi de "compléter l’étude d’impact sur les incidences sur l’environnement […] notamment en ce qui concerne l’utilisation de la piste d’accès", pointant un manque de visibilité sur les effets à long terme.

Dans ce contexte, les enjeux liés à la faune apparaissent centraux. L’étude d’impact identifie plusieurs espèces protégées directement concernées par le projet. Des oiseaux forestiers d’abord, qui fréquentent ou nichent sur le site, parmi lesquels le merle pays, le zoiseau vert ou encore l’oiseau blanc. À cela s’ajoute la présence de la tourterelle malgache, mais aussi d’espèces bien plus sensibles encore.

Le papangue, notamment, dernier rapace endémique de l’île, "fréquente le secteur pour la chasse et pour la reproduction". Un point particulièrement scruté. Un élément loin d’être anecdotique alors que le Busard de Maillard est en fort déclin, avec une population estimée à environ 200 couples sur l’île. Mais ce n’est pas le seul enjeu : le secteur se situe également sur un axe de passage stratégique pour les pétrels. L’Autorité environnementale souligne ainsi que le Pétrel de Barau "emprunte un corridor important pour la trame aérienne pour rejoindre les sites de nidifications dans les Hauts de l’île", tout comme potentiellement le très rare Pétrel noir de Bourbon. Un contexte qui renforce la nécessité de limiter les perturbations dans ces milieux encore fragiles.

Lire aussi : Papangue : bientôt l'extinction pour le dernier rapace endémique de La Réunion ?

Source : Rapport de l'Autorité environnementale de La Réunion

En cours d'instruction à la mairie de Saint-Benoît et recours de l’État

Malgré ces réserves, la mairie de Saint-Benoît appelle à la prudence. Le projet n’en est encore qu’à un stade intermédiaire. "C’est toujours en cours d’instruction chez nous", rappelle Willy Gravina, directeur général adjoint. Le permis de construire n’a pas été délivré, notamment en raison d’un recours de l’État, qui a contraint le porteur de projet à revoir sa copie. "Il a dû déposer des pièces complémentaires par rapport à un recours de l’État", précise-t-il, soulignant que le dossier est encore en cours d’analyse.

La commune insiste également sur le rôle limité de l’Autorité environnementale dans la procédure. "L’autorité environnementale, ce n’est pas rédhibitoire. Il n’y a pas que l’autorité environnementale qui doit donner un avis". Plusieurs instances doivent encore se prononcer, et le processus reste ouvert. En dernier ressort, c’est bien l’État qui pourra trancher : "il peut dire à un moment, il y a un danger environnemental, ça ne colle pas", rappelle Willy Gravina.

Au final, le projet reste suspendu à plusieurs interrogations. L’Autorité environnementale regrette notamment que "des alternatives à l’implantation du projet ayant un moindre impact en termes d’artificialisation et d’imperméabilisation des sols ne soient pas présentées dans le dossier". Plus encore, elle pointe un angle mort majeur : "le dossier n’examine pas les incidences du fonctionnement de l’écolodge et notamment de l’utilisation de la piste d’accès". Autant d’éléments qui interrogent sur la solidité du projet à long terme. La MRAe appelle ainsi clairement à revoir la copie, recommandant de "compléter l’étude d’impact sur les incidences de l’exploitation de l’écolodge et de la piste d’accès". Un signal qui, sans être bloquant, confirme que le dossier est encore loin d’être abouti.

Dans la même rubrique

0💬
Tri :