[Pierrot Dupuy] La préférence régionale, un sujet explosif !

Ce matin, je vais vous parler d’un sujet délicat, voire sensible : la préférence régionale.
Il y a quelques années, le sujet faisait la Une des journaux. Depuis, le soufflé est retombé et nos hommes et femmes politiques se gardent bien d’en parler. Il n’y a que des coups à prendre.
Si vous dites que vous êtes pour une préférence régionale à l’embauche, vous vous mettez les zoreils à dos. Et si vous dites l’inverse, vous aurez une autre partie de la population contre vous.
Du coup, c’est « courage fuyons ». Ou plutôt, « courage, taisons nous »…
Pourtant les chiffres sont têtus, chiffres que je tire d’une conférence présentée par le préfet honoraire réunionnais aujourd’hui à la retraite, Jean-Marc Bédier, auteur d’un rapport sur le sujet : "En 2009, 47% des 30.000 fonctionnaires de l’Etat à La Réunion n’en sont pas originaires". Et il y a de grandes chances que ces chiffres soient les mêmes aujourd’hui.
A cette époque, aucun chef de service n’était originaire de l’Ile. Aujourd’hui, le Recteur est Réunionnais. Un progrès.
Deux fonctionnaires sur trois mutés outre-mer cette année-là sont non-natifs, alors que des milliers d’ultramarins attendent en métropole une mutation de retour.
Entre 2012 et 2016 le solde annuel migratoire des actifs non-natifs, toutes catégories professionnelles confondues, publiques et privées, est de +900 (4200 entrants, 3300 sortants). Deux sur trois des actifs entrants arrivent ici munis d’un contrat de travail.
Claude Valentin Marie, dans « Migrations croisés entre DOM et métropole, l’emploi comme moteur de la migration », parlait en 2004 de « préférence métropolitaine » en matière de recrutement, qu’il explique par ce qu’il appelle le « capital social » (savoir rédiger une lettre, mode de présentation à un entretien) et la « plus grande communauté de culture d’entreprise » avec les employeurs. La préférence métropolitaine existe toujours, bien qu’on ne puisse plus reprocher à nos jeunes diplômés de ne pas savoir rédiger une lettre d’embauche...
En fait, il existe des filières de recrutement. Tel chef d’entreprise métropolitain va faire venir ici son frère, son cousin, un ami d’enfance au chômage. Mais parfois, on ne peut même pas trouver cette excuse.
Rappelez-vous ce salon « Paris pour l’emploi », place de la Concorde en octobre dernier, où le slogan de l’affiche visait expressément des cadres extérieurs qui « souhaitent prendre le large »... A ce salon étaient présents plusieurs grosses entreprises réunionnaises !
Face à ce constat, les politiques ne sont pas restés totalement inactifs. Ericka Bareigts par exemple, alors qu’elle était ministre, a fait entériner comme critères prioritaires pour les mutations de fonctionnaires de la métropole vers l’outremer les fameux CIMM (centres d’intérêts matériels et moraux). C’est une avancée, mais ils ne s’appliquent pas au secteur privé et on reste dans le flou concernant son application effective par les ministères.
J’évoquais au début les risques de troubles dans la population que ce débat pourrait relancer. Il y a pourtant un moyen de les éviter : faire comprendre aux métropolitains installés à La Réunion qu’ils sont tout autant concernés.
Un couple de zoreils installé ici, dont les enfants vont à l’école ici, devraient prendre conscience qu’une fois qu’ils se retrouveront sur le marché du travail, ils seront eux aussi victimes du chômage de masse qui sévit à La Réunion. Et dans ces conditions, ils ont autant intérêt que les natifs de l’ile à qu’il n’y ait pas des « mercenaires », même si je reconnais que le terme est dur, qui viennent ici uniquement pour chercher le soleil.
Nous sommes tous dans la même galère et il faut trouver ensemble des solutions pour préserver notre « vivre ensemble » qui risque sinon de voler en éclat si on n’y prête garde.


