[Pierrot Dupuy] Comment je suis devenu le fournisseur officiel de rhum arrangé de Jacques Chirac à l’Elysée

J’ai activement participé aux différentes campagnes de Jacques Chirac à La Réunion. Ce qui m’a permis d’approcher ce grand homme, de le découvrir peut-être un peu plus que le commun des Réunionnais, et d’apprécier toute sa gentillesse et l’amour qu’il portait à La Réunion et aux Réunionnais.
Tout a commencé en 1994 alors que j’étais un des responsables du RPR à La Réunion. Alors que tous les sondages donnaient Edouard Balladur largement favori pour les présidentielles de l’année suivante, la fédération RPR de La Réunion, présidée à l’époque par Jean-François Bosviel, avait l’une des premières, si ce n’est la première, à prendre position pour le maire de Paris.
Une position insensée, suicidaire même si Edouard Balladur avait été élu, mais prise au nom de convictions et d’une complicité sans faille avec le candidat gaulliste.
C’est dans ce cadre que j’avais intégré le comité d’organisation, très restreint, chargé de mettre en place le voyage de Jacques Chirac à La Réunion, en novembre 1994, dans le cadre de sa campagne électorale.
J’y avais côtoyé Daniel Leconte, qui sera plus tard chef de cabinet à l’Elysée, qui s’occupait de toute l’intendance de la campagne, Michel Balloche, en charge de la partie technique (sono, éclairage,…) et bien sûr Claude Chirac, sa fille.
Un amateur de rhum
Je me souviens très bien que la visite de Jacques Chirac avait coïncidé avec son anniversaire, un 29 novembre. J’avais alors demandé à Claude ce qui pourrait faire plaisir à son père. Elle m’avait répondu : « Peu de gens le savent, mais "Le Grand" (c’est ainsi qu’elle appelait son père ou bien "Crac") est un passionné de rhum. Offre-lui une bouteille de vieux rhum, rien ne lui fera plus plaisir".
Et de me raconter que dans son bureau à l’hôtel de ville de Paris, il y avait tout un pan de mur réservé à la préparation de "ti punchs" qu’il se faisait un plaisir de préparer lui-même pour ses visiteurs les plus prestigieux.
Selon elle, c’était un endroit "réservé". Personne n’avait le droit d’y toucher. Il y avait en permanence des fruits tropicaux, des couteaux spéciaux, une pince pour couper les citrons en morceaux, et bien sûr une multitude de bouteilles de rhum de toutes origines.
Je l’ai dit, personne n’avait le droit de toucher à ces instruments. Et Claude Chirac de me raconter qu’elle avait reçu la plus grosse engueulade de sa vie lorsque son père s’était rendu compte qu’elle avait osé utiliser un de ses couteaux pour ouvrir une lettre…
C’est alors que je me suis rappelé que, bien que n’ayant jamais bu une goutte d’alcool de ma vie, j’avais -comme beaucoup de Créoles- acheté une grosse dame-jeanne de 25 litres, avec un gros col, que j’avais remplie de rhum agrémenté d’une multitude de fruits odorants : ananas entiers, jujubes, bilimbis,… en plus bien sûr des traditionnels faham, miel et autres ingrédients habituels de tout rhum arrangé.
Quel meilleur cadeau lui offrir que 25 litres de rhum arrangé datant d’au moins une dizaine d’années ?
Je me rappelle encore la tête des deux gardes du corps quand ils m’ont vu arriver dans le hall de l’hôtel Créolia avec ma bonbonne de 25 kilos… Ils sont ensuite venus me voir en me disant : "Tu es un malade… C’est nous qui allons devoir porter ça jusqu’à l’hôtel de ville"…
Quelques mois plus tard, une fois élu président de la République, Jacques Chirac est revenu à La Réunion, en voyage officiel cette fois. C’était même un de ses premiers voyages hors de France, pour remercier les Réunionnais d’avoir été les premiers à l’avoir soutenu.
Je croise celui qu’il convenait dorénavant d’appeler "Monsieur le Président" au détour d’un cocktail à la préfecture. A mon grand étonnement, il vient vers moi, m’appelle par mon prénom, et me dit : "Tu sais, la bonbonne de rhum est vide"…
Devant mon étonnement, il m’avoue qu’il l’avait placée sur le bureau de sa secrétaire et que cette dernière offrait un petit verre à tous les invités qui le souhaitaient.
Je comprenais mieux comment 25 litres de rhum avaient pu partir à une telle vitesse.
Et il me dit : "Va falloir que tu la re-remplisses"…
Dans ma tête, je me dis qu’heureusement que j’avais pris la précaution de préparer une autre bonbonne de rhum arrangé.
Et le soir de son départ pour Paris, dans une salle de l’aéroport de Gillot, il fait un petit discours pour remercier ceux qui l’avaient accompagné et à la fin, au moment de partir, le micro à la main, il demande : "Vous n’avez pas vu Pierrot ? Il devait m’amener quelque chose et je ne le vois pas".
En fait, j’étais dans son dos, avec son staff. Je m’approche donc et lui tends un sac à dos rempli de bouteilles de rhum arrangé.
"Combien il y a de bouteilles là-dedans", me demande-t-il ? "Trois ou quatre litres", je lui réponds . "Quoi ??? Quand je suis candidat, tu m’offres 25 litres et maintenant que je suis devenu président, tu ne m’offres que trois ou quatre litres ???"
Du coup, j’ai été obligé, à chacun de mes voyages à Paris, de faire un saut à l’Élysée pour re-remplir la fameuse dame-jeanne.
Là, aussi, je ne vous raconte pas la tête des gendarmes chargés de la sécurité, dans le poste de garde, la première fois où ils m’ont vu arriver avec un grand sac pesant plusieurs kilos… A la fin, j’étais devenu un habitué.
Le chauffeur de Jacques Chirac pour le premier diner avec Margie Sudre
Je pourrais vous parler aussi dans quelles circonstances j’ai été l’acteur de la rencontre entre Jacques Chirac et Margie Sudre, comment j’ai servi de chauffeur à celui qui allait devenir président de la République pour le conduire au diner avec la présidente de la Région, au Pavillon d’Or, en compagnie de Jean-Louis Debré et de sa femme. Ce qui m'avait valu de pouvoir diner à leur table.
Une mémoire phénoménale
Je pourrais aussi vous raconter comment j’ai été époustouflé d’entendre Jacques Chirac, en campagne électorale en novembre 1994, lors d’une rencontre avec un homme assez âgé au buffet organisé à la fin d’un meeting à Piton Saint-Leu. L’homme s’adresse au maire de Paris et veut se présenter. Jacques Chirac l’arrête et lui dit : "Mais non. Je me souviens parfaitement de vous. Vous vous appelez M. Untel et vous habitez la Petite Ile. On s'est rencontré lors d'un meeting il y a deux ans".
L’homme a été époustouflé comment celui qui allait devenir président de la République, qui rencontre des centaines de personnes par jour, avait pu se souvenir de lui et surtout de son nom.
C’était ça Jacques Chirac. Il avait une mémoire extraordinaire, se souvenait de chaque personne avec qui il discutait. Et cela parce que, à la différence de la plupart des hommes politiques, en plus d’aimer la France, il aimait les Français. Et tout particulièrement les Réunionnais.


