"Nous sommes 100% responsables, comme pour le rat" : comment le pigeon a colonisé les villes de la Réunion

Centres-villes, zones industrielles, immeubles ou bâtiments publics : le pigeon niche partout où les conditions sont réunies, notamment celles concernant la facilité d’accès à sa nourriture. Aucun comptage n'existe de cette espèce importée à la Réunion, mais tout porte à croire que sa population est en forte hausse ces dernières années.
Il peut peser entre 200 et 300 grammes, vole souvent en essaim et colporte des bactéries pathogènes, dont potentiellement la salmonellose, dans ses fientes. Bien qu’il ne soit pas (encore ?) l’ennemi public dans l’île, un statut peu enviable que lui disputent les rats et les termites, le pigeon s’est imposé dans les paysages urbains, mais ne dédaigne pas pour autant les hauteurs de l’île.
« Je ne pense pas qu’il y a une commune de l’île qui n’a jamais fait appel à nous. On est intervenu à Salazie, à la Plaine-des-Palmistes, partout », assure Sébastien Regnault, directeur technique de Bourbon Désinsectisation, une société qu’il a fondée en 2000. Le dépigeonnage est l’une de ses spécialités, avec la lutte contre les termites.
À la Réunion, plusieurs entreprise se disputent le marché du dépigeonnage. Les bailleurs sociaux figurent parmi leurs bons clients, comme le confirme Frédéric Souverain. Ce directeur de la gestion locative à la Semader a récemment fait procéder à un dépigeonnage de la résidence les Lataniers, dans le centre-ville de la Possession, en marge d’une intervention musclée du maire Erick Fontaine qui a poursuivi (sans obtenir sa condamnation) le bailleur devant le tribunal administratif.
Répulsion, protection, stérilisation ou élimination
« Il y avait déjà des pics contre les pigeons, mais ce n’était pas très efficace. Nous avons fait poser des filets sur la coursive où ils pouvaient venir se nicher. Pour être honnête, nous aurions pu prendre ces mesures toute suite », reconnaît Frédéric Souverain, tout en rappelant que la Semader n’avait pas obligation de le faire. Un autre bailleur social, la SIDR, a déjà fait appel à un fauconnier pour faire fuir des pigeons : la présence du rapace au-dessus de groupes de pigeons ou de nids étant suffisamment menaçante pour convaincre les oiseaux de migrer plus loin.
Selon le retour d’expérience de Sébastien Regnault, passionné par son métier au point d’arpenter les allées du salon professionnel spécialisé Parasitech à Paris, il n’y a pas de solution miracle dans le dépigeonnage. Répulsif, filet de protection, stérilisation ou même capture puis élimination par étouffement dans une cage à anoxie : chaque dispositif doit être adapté, voire combiné avec d’autres, en fonction de la situation.
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Son entreprise se refuse toutefois à procéder à la capture du pigeon, le fait de tuer des animaux étant selon lui encore très mal perçu par une partie de la population réunionnaise.
Un projet de pigeonnier contraceptif au Port
« Certains confrères le font encore, je ne leur jetterai pas la pierre parce qu’il faut bien que quelqu’un fasse de la régulation », avance Sébastien Regnault, en insistant sur le fait que la pratique est encadrée en France et ne peut être mise en place que sur des terrains privés.
« Suivant les zones concernées, l’association de plusieurs solutions pourra apporter une bonne efficience et le client sera satisfait. On a travaillé pour l’aérien par exemple, cela peut vite monter à 80 ou 100.000 euros lorsqu’il y a une grande surface à protéger, comme une unité de production ou un hangar », expose-t-il.
À la Société d’études ornithologiques de la Réunion (SEOR), on explique que la problématique du pigeon n’est pas un sujet d’étude ou de recherche. Mais Martin Riethmuller, chargé de mission connaissances et sciences, se souvient qu’un projet de pigeonnier contraceptif avait été initié il y a une quinzaine d’années au Port. L’entreprise de dépigeonnage retenue à l’époque a été liquidée en 2018.
Le pigeon rose, l'espèce endémique disparue
Martin Riethmuller indique que s’il n’existe pas de programme de comptage des pigeons à la Réunion, lui-même s’occupe d’un dispositif dénommé Suivi temporel des oiseaux communs. Dans ce cadre, une population non représentative de pigeons est bien suivie, mais sur certains sites spécifiques uniquement.
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« Il faudrait faire un échantillonnage plus représentatif des colonies, c’est compliqué à évaluer », admet le scientifique de la SEOR, qui confie avoir constaté une nette hausse du nombre de Columbia liva, le nom scientifique de l’espèce, depuis vingt-cinq ans. Et de préciser : « À la base, le pigeon de ville est une espèce sauvage qui s‘appelle le pigeon biset et que l’on rencontre en Eurasie. Il est arrivé avec les colons à la Réunion ».

Les premiers colons installés dans l’île ont même brièvement partagé le territoire avec un oiseau dodu dénommé pigeon rose, dont l’espèce s’est éteinte dès 1700 à la suite de l’introduction des chats à Bourbon, peut-on lire sur le site de la SEOR. Chez nos voisins de Maurice, une espèce endémique de pigeon rose survit encore, mais son appauvrissement génétique inquiète les ornithologues.
Le noddi brun, oiseau marin indigène, en compétition avec le pigeon
À la Réunion, l’habitat naturel des pigeons, les falaises escarpées, a été avantageusement remplacé par les toitures des villes, en raison de la présence en abondance de nourriture, celle-ci leur étant même parfois distribuée. Jusqu’à peu, on pensait que le banal pigeon biset ne représentait aucun danger pour les autres animaux vertébrés ailés de l’île. Mais la situation semble évoluer.
Le pétrel de Barau, qui vit en altitude, et le pétrel noir, qui niche en habitat forestier, ne sont pas concernés. « Le noddi brun, en revanche, nous pensons qu’il est en compétition avec le pigeon, car c’est un oiseau marin indigène qui niche sur les falaises, à Cap-Méchant par exemple », relève Martin Riethmuller. Les traces de nourritures laissées par les pêcheurs, promeneurs et autre randonneurs peuvent conduire les pigeons à revenir s’installer sur les falaises.
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En raison du déclin du papangue, ce rapace endémique de l’île en danger d’extinction, le pigeon ne craint aucun prédateur et peut couver plusieurs fois par an, en fonction du niveau de nourriture dont il dispose.
Le déclin de la biodiversité à la Réunion
« Pour la problématique pigeon, nous sommes 100% responsables, comme pour la problématique du rat et de la leptospirose », assène Martin Riethmuller, en ciblant notre mauvaise gestion des déchets. Mais pas seulement.
« Ce sont des oiseaux issus de captivité, ils ont été sélectionnés génétiquement pour avoir des pigeons de toutes les couloirs. La tête, le cou et la poitrine du pigeon biset historique sont gris foncé, avec quelques touches de couleur, et ses ailes sont grises avec deux barres noires. Mais aujourd’hui, vous avez des pigeons de toutes les couleurs », relève le chargé de mission connaissances et sciences participatives de la SEOR.
Dans ce contexte, le bulletin de santé de la biodiversité à la Réunion ne cesse d’alarmer : le bilan de l’année 2025 de la Société d’études ornithologiques, en attente de publication, déclinera la litanie des chiffres de populations en baisse, pour les oiseaux endémiques comme pour les espèces exotiques.


