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Meurtre de deux jeunes bénévoles à Madagascar : une des familles envisage de réclamer un procès en France

Ecrit par Eric Lainé – le jeudi 2 juillet 2026 à 05H59
Romain Bollon avait 25 ans.

Rebondissement dans l’affaire du double meurtre de l’Ile de Sainte-Marie à Madagascar où deux jeunes français avaient été tués sur une plage, dans la nuit du 20 au 21 août 2016. L’avocat du père de Romain Bollon envisage de réclamer l’ouverture d’un procès en France sachant que les tueurs présumés, condamnés en 2023 par la cour d’assises de Madagascar à la réclusion criminelle à perpétuité par contumace, n’ont jamais été appréhendés par la justice malgache.

Au cœur de l’hiver austral 2016, le meurtre sauvage de deux jeunes étudiants français suscite l’effroi, la colère et l’indignation sur la petite île de Sainte-Marie au nord-est de Madagascar mais aussi à La Réunion et jusqu’en France métropolitaine. « Tout le gouvernement condamne cet acte et on vous assure que toute la lumière sera faite sur cette affaire (..) », déclare le ministre du tourisme malgache au lendemain de la tragédie. Dix ans après, il faut bien reconnaître que les promesses de l’époque s’apparentent à des vœux pieux.

Le double crime a eu lieu près de la "case à Nono", dans la nuit du 20 au 21 août 2016.

Le drame se noue dans la nuit du samedi 20 au dimanche 21 août 2016. Magalie Chaigneau, 22 ans, et Romain Bollon, 25 ans, sont retrouvés massacrés sur le bord de mer. Leurs corps enchevêtrés reposent sur une langue de sable fin aux pieds de cocotiers et à deux pas de quelques habitations. La scène de crime se trouve surtout à un jet de pierre de la « case à Nono ». Une discothèque où la fête bat son plein et l’alcool coule à flot cette nuit-là à l’occasion de la venue de Big MJ, star montante de la scène rap à Madagascar.

Etudiants et éco-volontaires acquis à la cause des mammifères marins

Les deux jeunes gens, éco-volontaires au sein de l’ONG malgache Cétamada en faveur de la protection des mammifères marins, sont des étudiants tout à la fois adorables et appréciés. Romain Bollon, originaire de Marseille, a posé son sac à Sainte-Marie il y a presque deux mois. Le jeune homme, titulaire d’un master en sciences de la mer, encadre des « safaris baleines ». Il doit rentrer en France dans une quinzaine de jours pour entamer un master en océanographie à l’Université de Marseille.

Comme lui, Magalie Chaigneau, venue de Fontenay-aux-Roses au sud de Paris, pétille de vie. Elle est appréciée par l’équipe de bénévoles. Etudiante, celle qui collecte des données à bord du bateau scientifique de l’association Cétamada aurait dû intégrer un master de biologie à la rentrée universitaire 2016.

La piste du drame passionnel et celle du crime gratuit

La nuit du drame, les deux jeunes gens semblent s’être éclipsés de la soirée vers 1H30 pour se poser à l’écart de la foule, le long de la plage à une centaine de mètres du dancing. Leurs corps meurtris par une avalanche de coups sont découverts au petit matin. Qui a battu les deux jeunes à mort et pourquoi ? Les autorités malgaches mènent l’enquête en explorant plusieurs pistes. Ils en retiennent finalement deux sans lien entre elles, procédant à cinq arrestations fermes et définitives.

Magalie Chaigneau a été massacrée sur la plage aux côtés de Romain Bollon.

L’une, qualifiée de drame passionnel, les a menés à un jeune Français de 21 ans. Moniteur de plongée au Bora Dive, Victor F. a eu une amourette avec Magalie. Cela suffit à faire de lui un suspect. D’autant que des témoins attestent non seulement de sa présence à la soirée mais aussi d’une scène de jalousie en lien avec la présence de Romain Bollon aux côtés de la jeune fille. Une version que le jeune homme a contestée avec fermeté tout au long de sa garde à vue qui s’est étirée sur près d’une semaine.

Fragilité des alibis et versions confuses

L’autre piste se resserre sur un petit groupe de quatre piroguiers, présents à la « case à Nono » et fortement alcoolisés cette nuit-là. L’un d’eux, adjoint au chef de la police locale, a disparu des écrans radars pendant près de 24 heures. A son retour, il a livré des explications confuses affirmant être rentré vers 4 heures. Après l’heure du crime comme pour se forger un alibi. Le problème est que sa compagne l’a contredit.

L’homme aurait alors indiqué avoir entendu des bruits suspects alors qu’il se trouvait non loin des lieux du crime. Il aurait suggéré qu’il fallait interroger ses copains piroguiers. Lesquels ont livré à leur tour des réponses confuses et parfois contradictoires pour finir par jurer qu’ils n’étaient pas à la soirée, en dépit de nombreux témoignages affirmant le contraire.

Deux mobiles distincts mais la réclusion criminelle à perpétuité pour tous

Tous âgés d’une trentaine d’années à l’époque, Stanislas Inguivy dit Stany, Michelin Hilaire et un certain Daniel font figure de suspects sérieux. Le quatrième homme est un certain Nicolas José B. dont la version est elle aussi sujette à caution. Fait absolument étonnant, les piroguiers, comme le jeune Français d’ailleurs, sont mis en examen puis placés en détention provisoire avant de retrouver la liberté… en novembre 2016.

L’instruction suit son cours. Les familles font confiance à la justice malgache. Pendant ce temps, les quatre hommes s’évanouissent dans la nature tandis que le moniteur de plongée rentre en France. De fait, personne n’a plus jamais été réentendu et aucune confrontation n’a pu être menée.

Lynché après un braquage sanglant, un des suspects aurait avoué cinq autres meurtres

Le 10 juillet 2023, leur procès à tous s’ouvre devant la cour d’assises de Toamasina. Trois des piroguiers sont condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité par contumace. Tout comme le moniteur de plongée d’ailleurs. Seul Nicolas José B. a été acquitté. Et pour cause puisqu’il serait mort entretemps sur le continent, dans la ville de Manompana. Non loin de l’Ile de Sainte-Marie.

L'enquête menée à Sainte-Marie garde des zones d'ombre.

Nicolas José B. aurait été capturé puis lynché par la foule après le braquage sanglant d’une épicerie au cours duquel deux commerçants ont été tués. Est-il vraiment mort ? Le mystère persiste. Selon des témoignages, il aurait avoué une série de sept meurtres. Il se serait notamment vanté d’avoir tué les deux Français et d’avoir eu l’intention d’abuser de la jeune fille sans parvenir à ses fins. Ce qui pourrait expliquer que les bas de vêtement de l’étudiante étaient descendus au niveau de ses genoux.

Valse-hésitation et mandats d’arrêt fantômes

Dans cette affaire criminelle, les autorités judiciaires malgaches ont toujours fait montre d’une valse-hésitation déroutante. D’abord, elles continuent de soupçonner le jeune Français sachant que les éléments recueillis pendant l’enquête ont fait naître un doute sérieux quant à son implication dans le double crime. C’est d’autant plus vrai que les quatre piroguiers n’ont pas de lien avec lui et qu’ils restent les principaux suspects de l’affaire.

Il est tout aussi surprenant que les condamnations prononcées par la cour d’assises n’ont jamais été suivies du moindre commencement d’exécution. Si les mandats d’arrêt ont bien été émis, ils n’ont jamais prospérés.

Un jugement de Salomon pour apaiser les esprits

A l’époque, beaucoup ont eu le sentiment que la justice malgache avait incriminé le jeune Français pour faire bonne mesure dans un esprit d’apaisement vis-à-vis de la population qui redoutait les conséquences économiques d’une telle affaire. Les problèmes d’insécurité et la multiplication de crimes visant des ressortissants étrangers ou des touristes n’étaient pas la meilleure des cartes de visite pour relancer un tourisme déjà en perte de vitesse.

En décembre 2016, un député élu à Sainte-Marie était d’ailleurs monté au créneau, s’offusquant de la remise en liberté du Français et estimant que les autorités voulaient « protéger quelqu’un et faire porter le chapeau aux autres ». Aujourd’hui, alors que le gouvernement malgache a fait peau neuve et qu’il vient de commémorer avec faste le 66ème anniversaire de l’indépendance du pays, certains estiment que le refus de faire appliquer ses propres décisions de justice n’est pas digne d’une démocratie. Et qu’il est peut-être temps pour les autorités judiciaires de jouer la carte de la transparence afin d’apaiser des familles restées à jamais meurtries.

« Cette réticence à faire arrêter ces criminels ajoute à la douleur des familles »

C’est ainsi qu’à l’aube du funeste dixième anniversaire de la disparition de Magalie Chaigneau et de Romain Bollon, le père du jeune homme continue de se battre pour découvrir la vérité et obtenir la condamnation effective des meurtriers. C’est à ses yeux une manière de rendre hommage à son fils mais aussi d’espérer que tous puissent un jour faire leur deuil.

Face aux nombreuses zones d’ombre du dossier, son avocat montpelliérain, Me Félix Allary, remue ciel et terre pour tenter d’obtenir des réponses de la part des autorités judiciaires malgaches qui font depuis longtemps la sourde oreille. « Cette réticence à faire arrêter ces criminels ajoute à la douleur des familles », commente sobrement le conseil du père de Romain.

« L’autorité de la chose jugée à l’étranger ne fait pas obstacle à l’exercice de poursuites en France »

Face à ce mur du silence, Me Félix Allary vient de s’adresser au juge d’instruction du tribunal de Paris en charge de l’enquête côté français. L’avocat a naturellement rappelé que la demande d’entraide, sollicitée par les autorités judiciaires françaises en mars 2022, est restée lettre morte.

Surtout, Me Félix Allary a trouvé un moyen de relancer l’affaire depuis Paris. La peine infligée aux accusés n’ayant été ni exécutée et n’étant pas prescrite, « l’autorité de la chose jugée à l’étranger ne fait pas obstacle à l’exercice de poursuites en France », stipule l’article 113-9.

Ultime tentative avant la demande d’un procès en France

Mais ce n’est pas tout. Il s’avère que la convention franco-malgache de 1973 précise que les deux pays se doivent de faire exécuter les peines prononcées à l’encontre de leurs propres ressortissants et d’en informer l’autre. Ce qui a toujours fait défaut dans ce dossier. Raison pour laquelle l’avocat souhaite que le magistrat français sollicite à nouveau une entraide judiciaire dans l’espoir que les autorités judiciaires malgaches jouent enfin la carte de la transparence en livrant la copie de l’intégralité du dossier d’instruction.

Si cette ultime tentative visant à faire exécuter l’arrêt criminel de la cour d’assises de Taomasina n’aboutissait pas, le père de Romain Bollon ferait tout pour qu’un procès ait lieu en France comme la loi le permet. Déterminé, il entend se battre de toutes ses forces pour que le double crime de Sainte-Marie ne reste pas impuni.

Etiquettes : Madagascar | PU1

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