D’une famille du Nord rongée par l’inceste au viol de sa fille adoptive à Mayotte, le procès d’un ex-principal de collège à Saint-Denis plonge dans l’abîme des violences sexuelles sur mineurs

Jugé pour des viols et agressions sexuelles incestueux commis à vingt ans et 10 000 km d’écart, un ancien principal du collège Juliette Dodu de Saint-Denis a vu, au premier jour de son procès devant la cour criminelle, évoquer les souffrances causées aux victimes dans un contexte d’omerta familiale courant sur plusieurs générations.
« Bienvenue au club. » C’est en ces termes crus que la grand-mère de Justine*, elle-même violée dans son enfance, a accueilli les révélations de sa petite-fille quand celle-ci parvient enfin, en 2009, à lui confier les agressions sexuelles qu’elle a subies de la part de son père dans les années 90, alors qu’elle était âgée d’une dizaine d’années et qu'ils vivaient dans le Nord. Mais au lieu de l’accompagner et de la protéger, son aïeule va lui demander « de (s)e taire, de pardonner et de passer à autre chose. »
"Ma grand-mère entretenait l'omerta"
« C’est bien après que j’ai compris que ma grand-mère entretenait l’omerta sur mon père et avait tout fait pour m’isoler. Et que j’ai appris que mon grand-père, figure masculine que je chérissais, avait aussi violé ma tante » raconte cette quadragénaire « effondrée », qui témoigne depuis la métropole au procès de son père, mercredi 1er juillet devant la cour criminelle départementale de La Réunion.
Assis dans la salle, barbe et cheveux blancs, Jacques Gorisse, 65 ans, ancien principal du collège Juliette-Dodu, hoche la tête. Mesure-t-il le traumatisme causé à cette jeune femme qui parle de lui sans plus jamais dire « mon père » ? Rien n’est moins sûr, alors que ces faits n’ont été portés à la connaissance de la justice qu’au cours de l’instruction ouverte en mai 2020, lorsque le mis en cause s’est rendu lui-même au commissariat Malartic pour s’accuser des viols commis trois et quatre ans plus tôt sur sa fille adoptive alors âgée de huit ans.
Estimé fonctionnaire
Examinant ce vertigineux dossier d’abus sexuels sur mineurs pour lesquels l’accusé encourt vingt ans de réclusion, la cour criminelle a retracé le contexte de ces révélations en cascade survenues autour de cet estimé fonctionnaire de l’Education nationale, titulaire des palmes académiques et nommé plusieurs fois chef d’établissement.
Muté à Mayotte en 2012, après plusieurs échecs sentimentaux, l’homme a déjà pris attache avec une jeune malgache de vingt ans sa cadette, Tiana, via un site de rencontre. Rapidement, il l’épouse et adopte au passage la petite sœur, sa future victime, que Tiana considère comme sa fille.
Au bout de trois ans, après la naissance d’un petit garçon et le projet avorté de construire une école à Madagascar, le couple bat de l’aile, et la jeune femme, enseignante, vit sur Grande Terre quand lui dirige le lycée de Petite-Terre et s’occupe des enfants. Un jour qu’elle est de passage à la maison, elle se cogne la tête contre la télé fixée au mur, d’où tombent plusieurs clés USB dissimulées à l’arrière.
"Horreurs" et "chantage"
« La plupart des contenus étaient codés. Mais sur l’une d’elles, il y avait une vidéo le montrant faire des horreurs à ma fille » raconte Tiana, accusée pour sa part de non-dénonciation d’atteintes sexuelles à mineur de 15 ans, faits passibles de cinq ans d’emprisonnement.
« Je l’ai appelé, il a pleuré, menacé de se tuer. J’étais perdue. J’ai pris ma fille et suis partie avec à Madagascar pour la protéger », justifie-t-elle. Ce n’est qu’en mars 2020 que Tiana envoie un message audio à la sœur de Jacques Gorisse, dans lequel celui-ci avoue les faits. « Mais j’en avais parlé à ses parents dès 2017 », assure-t-elle. L'accusé, lui, évoque « un chantage » orchestré par son ex-épouse, à qui il va verser « 3 000 euros par mois » pendant trois ans pour ne pas qu’elle le dénonce.
C’est là qu’intervient le témoignage édifiant de la sœur de l’accusé, qui dépose elle aussi depuis l’Hexagone. « Quand j’ai reçu ce message audio, savoir que mon frère avait pu faire ça, tout s’est écroulé. J’ai moi-même été violée par mon père quand j’avais 7-8 ans, et je me suis toujours tue car il me menaçait. Je n’ai rien dit pendant 58 ans » raconte Béatrice*, institutrice en retraite.
"Briser le cercle répétitif dans la famille"
Aussitôt, celle-ci contacte son frère en lui demandant d’aller se livrer à la police, sous peine de le dénoncer elle-même. « Il était coincé, il n’avait plus le choix sinon j’y serai allée » affirme cette femme atterrée en découvrant encore, quelques mois plus tard, que sa nièce Justine avait aussi subi les assauts de son frère vingt ans plus tôt. « Je n’étais pas au courant. Ma mère avait tout verrouillé », explique-t-elle.
« Si j’avais pu parler pour moi, peut-être que tout cela ne serait pas arrivé. Mais c’est tellement dur avec la pression familiale » regrette Béatrice, illustrant le tabou du « fléau de l’inceste » qui pèse encore dans la société, y compris dans une « famille idéale » d’enseignants depuis plusieurs générations.
« J’ai une pensée pour cette petite et ma nièce qui ont subi des dommages très importants » ajoute le témoin avant de conclure : « J’espère que ce procès l’empêchera de récidiver et permettra de briser le cercle répétitif dans la famille, même si c’est déjà trop tard… »
L’audience se poursuit demain, avec l’audition de l’accusé. Verdict attendu en fin de journée.
*Le prénom a été modifié


