Les tirailleurs malgaches : un engagement massif et une mémoire encore fragile

À l’approche de 1914, l’armée française anticipe un conflit majeur et s’inquiète du déséquilibre démographique avec l’Allemagne. Pour compenser cet écart, Paris se tourne vers les colonies. La loi de 1912 instaure un service militaire de quatre ans, qui ouvre la voie à un recrutement important d’hommes venus d’Afrique et de l’océan Indien.
Dans ce cadre, Madagascar fournit un contingent considérable. Plus de 41.000 Malgaches sont appelés sous les drapeaux pendant la Grande Guerre et 34 000 sont envoyés en métropole. À ces troupes combattantes s’ajoutent 5.500 travailleurs civils, affectés aux usines d’armement et à la logistique militaire.
Un engagement souvent méconnu
Les tirailleurs malgaches participent à plusieurs des grandes batailles du conflit. Ils sont présents à la Marne, à Ypres, à Dixmude, aux Dardanelles, à Verdun, au Chemin des Dames et dans le Soissonnais. Le 12ᵉ bataillon de marche de tirailleurs malgaches combat aux côtés de contingents marocains et algériens. D’autres unités, comme le 52ᵉ bataillon de chasseurs malgaches, se distinguent lors de la seconde bataille de la Marne.
Le 31 mai 1918, près de Château-Thierry, ce bataillon et le 59ᵉ bataillon de chasseurs à pied réussissent à briser un encerclement allemand malgré des pertes lourdes. Ce combat ralentit l’avance ennemie dans un moment critique du conflit.
Au total, 2.368 Malgaches sont officiellement déclarés morts pour la France.

Une contribution économique imposée à Madagascar
L’effort de guerre ne se limite pas au front. Les autorités coloniales imposent à l’île une participation économique accrue. Les exportations vers la France passent de 56 millions à 86 millions de francs or entre 1913 et 1917. Le caoutchouc, le raphia, le riz, le manioc et la viande bovine deviennent essentiels au ravitaillement des troupes et des industries militaires.
Le retour des soldats et la grippe espagnole
À partir de 1919, les soldats sont regroupés dans des camps de transit avant leur retour à Madagascar. Certains sont porteurs de la grippe espagnole, qui provoque sur l’île une catastrophe sanitaire majeure : plus de 85.000 morts, dont environ 21.000 en Imérina.

© Frédéric Gadmer/ECPAD/Défense.
Une mémoire longtemps fragile
Madagascar adopte la commémoration du 11 novembre dès 1922. Cette date entre longtemps en concurrence avec la fête des morts du 2 novembre, plus ancrée dans les pratiques locales. Pendant la période coloniale, les élites politiques présentent l’engagement malgache comme un acte de loyauté envers la France et un moyen de légitimer la place de l’île dans le camp des défenseurs de la civilisation.
Après l’indépendance, la mémoire de la Grande Guerre perd en visibilité. Les discours nationalistes et militaristes déclinent dans l’Hexagone et l’histoire des tirailleurs malgaches s’efface partiellement du paysage public.

Comme le souligne l’historien Arnaud Léonard, professeur agrégé d’histoire-géographie au Lycée français de Tananarive, la mémoire malgache de la Grande Guerre « s’est progressivement rétractée après l’indépendance, ne survivant longtemps que dans le cadre des cérémonies officielles franco-malgaches du Souvenir ».
Le Centenaire de 14-18 a ravivé toutefois l’intérêt. La presse malgache a alors multiplié les articles. Une première exposition d’ampleur consacrée aux tirailleurs est organisée en 2014 à Antananarivo. Elle met en lumière les archives disponibles, notamment les photographies issues d’institutions françaises. Le récit présenté valorise courage et patriotisme, même si certains observateurs notent que l’engagement contraint, les difficultés au retour et les enjeux sociaux restent peu visibles.
Cérémonies et lieux de mémoire
À Madagascar, le 11 novembre n’est pas férié. Les commémorations se déroulent discrètement, en présence des autorités civiles et militaires malgaches et françaises. Des initiatives locales renforcent la visibilité de cette histoire, par exemple à Antananarivo, Majunga ou Tamatave, où des monuments honorent les tirailleurs.
En France, plusieurs sites rappellent leur engagement. On cite notamment Dieuze, Reims, Soissons, Braine, Nogent-l’Artaud ou encore Douaumont. Certaines communes organisent chaque année des hommages spécifiques à des soldats malgaches inhumés sur leur territoire.

© Jean-Baptiste Tournassoud/ECPAD/Défense
Une reconnaissance tardive
La France adopte en 1999 la loi dite « Par le sang versé », qui accorde la nationalité aux étrangers blessés en opération sous uniforme français. L’alignement des pensions des anciens combattants coloniaux n’intervient qu’en 2007, soit près d’un siècle après le début du conflit.
Sources : ECPAD/"Commémorer la participation des Malgaches à la Grande Guerre", par Arnaud Léonard, professeur agrégé d’histoire-géographie au Lycée français de Tananarive/"Madagascar et la Première guerre mondiale", Grandes Latitudes.


