L'énigme des sommets résolue ? La découverte d'un fossile éclaire le passé des hauts de l'île

C’est une découverte qui bouscule l’histoire naturelle des Mascareignes. En explorant un tunnel de lave sous la forêt de la Plaine des Grègues, une équipe de chercheurs et de naturalistes a mis au jour les restes d’une jeune tortue géante éteinte (Cylindraspis indica). Daté du XIVe siècle, ce spécimen apporte enfin la preuve matérielle que ces géantes ne se cantonnaient pas aux plages de l'île, mais arpentaient les reliefs bien avant l'arrivée de l'homme.
La paléontologie réunionnaise documentait jusqu'à présent la tortue géante éteinte, Cylindraspis indica, comme une espèce essentiellement littorale. Les ossements récoltés depuis le 19e siècle, du Cap Lahoussaye au Marais de l’Hermitage, provenaient tous de sites situés à moins de 300 mètres d'altitude sur la côte ouest ou le littoral. Cette répartition géographique contrastait avec plusieurs écrits des 17e et 18e siècles. En 1660, François Martin signalait la présence de ces tortues dans les montagnes, et le voyageur George Luillier décrivait en 1703 des sommets occupés par ces animaux. Une découverte récente vient apporter la première confirmation matérielle à ces témoignages historiques.
Une collaboration entre institutions locales et internationales
Cette avancée est le fruit d'un travail multidisciplinaire. Les premières observations ont été réalisées par les naturalistes de l'Initiative pour la Restauration Écologique en Milieu Insulaire (IRI), qui ont repéré des ossements dans la zone protégée de la Plaine des Grègues. Une campagne de fouilles préventives a ensuite été menée sur site par l'Institut National de Recherches Archéologiques Préventives (Inrap).
L'analyse de la faune, la conservation des pièces et l'étude écologique de la forêt ont mobilisé le Muséum d’Histoire Naturelle de La Réunion, l'Association Nature Océan Indien, l'Université de La Réunion et l'Inrae. L'expertise ostéologique finale a quant à elle été confiée au Natural History Museum de Tring, au Royaume-Uni.
Un témoin antérieur à l'arrivée de l'homme
Situé à 726 mètres d’altitude, le sol argileux de ce tunnel de lave abritait le squelette partiel d'une jeune tortue. L'examen des os par les spécialistes n'a révélé aucune trace d'intervention humaine. Les analyses au radiocarbone effectuées à l'Université de Lyon ont permis de dater le spécimen entre 1296 et 1399 de notre ère, ce qui indique que l'animal a vécu environ trois siècles avant le début du peuplement humain permanent de La Réunion en 1665.
La géologie volcanique de La Réunion offre peu d'environnements propices à la fossilisation sédimentaire, et le climat tropical humide accélère habituellement la dégradation des tissus osseux. Dans ce cas précis, les sédiments alcalins du tunnel de lave ont préservé les restes du juvénile, pourtant plus fragiles que ceux d'un adulte. L'identification anatomique formelle a confirmé l'attribution des restes à Cylindraspis indica, validant pour la première fois l'occupation des zones d'altitude par l'espèce.

Un éclairage pour la restauration des forêts des Hauts
Cette découverte éclaire également le fonctionnement écologique passé des milieux de moyenne altitude. Les inventaires de terrain montrent que la forêt surmontant le tunnel de lave présente une diversité élevée, avec près de 50 espèces ligneuses pour 1000 mètres carrés, et les scientifiques précisent que 88 % de ces arbres produisent des fruits charnus.
Depuis la disparition des grands herbivores endémiques, ces arbres ne disposent plus de diffuseurs naturels pour leurs graines volumineuses. En apportant la preuve que Cylindraspis indica occupait ces forêts d'altitude avant l'arrivée de l'homme, cette étude fournit des arguments scientifiques aux propositions de réensauvagement de l'île, qui envisagent l'introduction de tortues géantes actuelles comme substituts écologiques pour restaurer la dispersion des semences.
Le lien vers la publication scientifique (en anglais)


