Législatives : Ras-le-vote

Le Rassemblement national a obtenu 81.000 suffrages au premier tour des élections législatives à La Réunion. Le parti d’extrême droite rassemble moins d’électeurs que la gauche (108.000) mais se place pour la première fois comme deuxième force politique dans un scrutin local.
Les candidats réunionnais du RN atteignent ainsi le second tour aux élections législatives. Et ce malgré une sortie médiatique très critiquée de leur chef de file qui a poussé plusieurs prétendants à prendre leurs distances, mais aussi une présence limitée sur le terrain dans une campagne tronquée et des performances peu convaincantes lors des débats.
Une franchise nationale RN qui porte les candidats locaux
Le Rassemblement national sort en tête des scrutins nationaux à La Réunion depuis les élections européennes de 2019. Marine Le Pen a conquis une partie de l’électorat réunionnais et cristallise le ras-le-bol des électeurs qui ne veulent plus ni de la politique d’Emmanuel Macron, ni des partis traditionnels, qu’ils aient été récemment au pouvoir ou non.
Mais jusqu'à présent, la popularité de Marine Le Pen ne s'était pas reportée de facto sur ses candidats. Car, alors qu'en 2022, Marine Le Pen avait obtenu 85.770 voix au premier tour et 216.967 au second à l'élection présidentielle, le RN local n'avait pas franchi la barre des 20.000 suffrages quelques mois plus tard aux Législatives. Preuve s'il en est que le vote RN est un vote de contestation de la politique globale.
Entre les élections législatives de 2022 à celles de 2024, le nombre de votes pour le RN a été multiplié par quatre. Le Rassemblement national avait obtenu un peu moins de 20.000 suffrages il y a deux ans, mais a dépassé les 81.000 cette année. Certains candidats, déjà présents lors de la dernière élection à la députation, comme Valérie Legros passent de 1.997 votes à 9.790. Pour autant, aucun d'entre eux ne s'est fait remarquer durant ce laps de temps via une prise de position ou un combat politique mené auprès des Réunionnais.
Le RN 974 surfe pour la première fois totalement sur la vague nationale initiée par Jordan Bardella et Marine Le Pen. Cette tendance s'installe localement de façon inédite. Elle est le résultat de l'hyper-personnalisation de la campagne des Européennes autour des deux figures de proue du parti d'extrême droite qui finissent par partiellement éclipser les candidats locaux même sur leurs affiches de campagne.
Il n'y avait en effet que deux candidats RN présents en 2022 qui tentent à nouveau leur chance en 2024 : Valérie Legros, et Jonathan Rivière qui a basculé de la 7e à la 4e circonscription. Joseph Rivière, très critiqué à l'époque, est de nouveau dans les bonnes grâces du parti et a obtenu l'investiture sur la 3e circonscription. Joan Doro, lui, participe à sa première élection sous l'étiquette du parti d'extrême droite. Enfin, les deux transfuges du début d'année, Jean-Luc Poudroux et Jean-Jacques Morel, évincés de la plateforme de l'Union de la droite et des centres, sont arrivés à point nommé au RN pour tenter d'être élus. À noter la candidature de Christelle Bègue sur la 2e circonscription qui, lors des deux débats, n'a eu de cesse de botter en touche toutes les questions sur le programme, le projet et les mesures envisagées par le RN en cas de victoire.
Une campagne timide des candidats locaux
Les listes RN pour les Législatives rassemblent donc des candidats connus, mais qui n'ont plus gagné ailleurs et se sont réfugiés au RN, ainsi que des candidats habituels de l'extrême droite qui n'ont jamais convaincu. Pourtant, la composition de cette équipe sur les sept circonscriptions n'a été validée qu'au bout d'une semaine de pourparlers et d'allers-retours avec la direction parisienne du parti qui maintient un contrôle important sur l'organisation de la section locale.
La campagne du RN 974 a d'ailleurs été minimaliste jusqu'au 30 juin. Les candidats ont participé aux débats, mais ce n'est que la prise de parole du référent local du RN qui a marqué les deux premières semaines de campagne du parti d'extrême droite. La position de Johnny Payet sur la Fèt Kaf a même poussé ses deux récents transfuges devenus candidats, Jean-Luc Poudroux et Johnny Payet, à se désolidariser illico presto du n°1 du RN à La Réunion.
C'est véritablement au soir du premier tour, après la qualification des sept prétendants du RN aux postes de député, que le parti a vraiment lancé sa campagne. La première conférence de presse des candidats a été organisée jeudi, sous l'œil attentif de Sébastien Chenu, porte-parole national du parti d'extrême droite, peut-être venu les chaperonner après quelques autres faux-pas télévisuels des représentants du Rassemblement national à La Réunion. Les candidats ont été vus sur les marchés, en plein démarchage, maintenant convaincus de pouvoir siéger à l'Assemblée nationale.
Capitaliser sur la popularité des personnalités nationales
La stratégie semble être la même à La Réunion et dans de nombreuses circonscriptions hexagonales où des candidats du RN, peu connus ou qui n'ont jamais réalisé de scores importants, sont en lice. L'objectif : éviter de faire des vagues, cacher les "brebis galeuses" comme le dit Jordan Bardella lui-même, et surfer sur la vague de mécontentement qui profite largement au Rassemblement national depuis quelques années.
Plus de 110.000 Réunionnais de plus ont voté aux Législatives de 2024, comparé à 2022. Le RN a récolté près de 60.000 voix de plus sur la même période. Entre temps, le parti d'extrême droite n'a fait que peu de pas en avant localement à cause d'un changement de référent et un nombre d'adhérents limité. Le bureau local n'a d'ailleurs pas pu faire une campagne marquante aux Européennes : Marine Le Pen est la seule représentante nationale d'une grande liste à ne pas avoir eu droit à un meeting, mais plutôt à une réunion publique.
Le RN 974, dépourvu de fondations solides, ne pouvait donc pas réussir l'exploit d'atteindre le second tour des élections législatives anticipées de 2024 sans l'aide du mouvement national. Le vote de contestation du pouvoir en place et des partis politiques traditionnels a porté les candidats du parti d'extrême droite jusqu'en position éligible pour ce dimanche.
L'argument des candidats du RN est aujourd'hui de profiter de la vague nationale : avoir des députés du Rassemblement national permettra à La Réunion d'être représentée dans la future majorité d'extrême droite au Parlement. Mais ce choix stratégique est aujourd'hui mis à mal par les récents sondages qui montrent que le Nouveau Front populaire pourrait au contraire devenir l'alliance la plus représentée à l'Assemblée nationale dimanche prochain. À noter que l'Union de gauche est, elle aussi, présente dans les sept circonscriptions de La Réunion.


