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Le « Wokisme », un outil d’éveil aux injustices ou de censure ?

En mémoire de Brigitte CROISIER C’est quoi le Wokisme ? Le Wokisme fait référence au terme « Woke » (mot emprunté à l’anglais) qui signifie être « éveillé ». Plus précisément, c’est le participe passé du verbe anglais « to wake » (wake, woke, woken,), qui signifie éveiller. Au sens littéral « être woke » signifie donc être éveillé. Ce terme est né aux États-Unis dans […]

Ecrit par ?Reynolds Michel – le jeudi 09 décembre 2021 à 10H49

En mémoire de Brigitte CROISIER

C’est quoi le Wokisme ? Le Wokisme fait référence au terme « Woke » (mot emprunté à l’anglais) qui signifie être « éveillé ». Plus précisément, c’est le participe passé du verbe anglais « to wake » (wake, woke, woken,), qui signifie éveiller. Au sens littéral « être woke » signifie donc être éveillé. Ce terme est né aux États-Unis dans le sillage des luttes anti-racistes.  Il commence à être utilisé dans l’argot afro-américain des années 1960. « Dans un discours en juin 1965, Martin Luther King exhortait les étudiants à rester “éveillés” (awake) et à “être une génération engagée” explique Pap Ndiaye, professeur à Sciences Po et spécialiste de l’histoire sociale des Etats-Unis (Le Monde, 08/02/2021). Mais le terme n’accèdera à la notoriété qu’en 2008, année où la chanteuse américaine Erykah Badu chante « I stay woke » (“Je reste éveillée”) à 44 reprises dans sa chanson Master Teacher. Le terme est ensuite repris et popularisé par le mouvement américain Black Lives Matter, né en 2013 après le décès de Trayvon Martin et l’acquittement du veilleur de nuit qui l’avait tué. Le terme est dès lors définitivement approprié par les jeunes au-delà du monde noir (Marie-Pierre Bourgeois, Qu’est-ce le wokisme et pourquoi fait-il polémique ? BFMTV,25/10/2021)

Le woke : un état d’éveil et d’alerte face aux injustices et à l’oppression

Dans ce contexte, « être woke », c’est être éveillé aux problèmes de justice sociale et de racisme, et par extension être éveillé aux injustices subies par les minorités ethniques, sexuelles, religieuses, ou à toutes formes de discrimination, et mobilisé à leur sujet. Face au suprémacisme blanc, le mouvement woke, porté essentiellement par les jeunes, s’est radicalisé, en se livrant parfois à des actes de pression, souvent contestables, pour censurer tel film, telle pièce de théâtre ou faire taire tel conférencier… Et ce, au nom d’un antiracisme de combat et de surveillance qui semble vouloir tout épurer (Cf. L’ancien président Obama in Slate fr, 31/10/2019). Ces excès du mouvement, de plus en plus en plus dénoncés à l’intérieur même de ses rangs, ont suscité pas mal de critique et l’émergence des antiwoke qui visent à diaboliser le mouvement en détournant le sens initial du terme pour s’en servir d’arme contre les militants Woke (voir ci-dessous). Mais que défendent au juste les personnes qui se disent « woke » ?

Les personnes qui se disent « work » veulent rendent visibles les inégalités et les dénoncer. Ils pensent que les sociétés à travers le monde demeurent inéquitables et parfois destructrices pour certaines minorités. On est, disent-ils/elles, souvent traité différemment selon son milieu social, sa couleur de peau, sa religion, son handicap, son sexe ou son genre. Conséquemment, il convient, selon eux, de s’attaquer à ces inégalités structurelles pour la construction d’un monde plus juste pour toutes et tous. Leur combat embrasse aujourd’hui plusieurs grandes causes, que Pap Ndiaye décrit comme un grand triangle militant qui mobilise une partie de la jeunesse mondiale : la lutte antiraciste, le réchauffement climatique et le féminisme (étendu aux causes LGBTQ+) (Elodie Safaris, Qu’est-ce le woke ? Édito, CTRLZ, 29/09/2021).  D’où l’usage du vocabulaire intersectionnel – concept théorisé par Kimberlé Williams Crenshaw (1989), l’intersectionnalité permet de mesurer et prendre en compte toutes les formes de domination et de discrimination qui visent une même personne – dans les « milieux woke » pour penser ensemble une pluralité de rapports de domination (Sandra Laugier, BiblioOBS,09/01/2019).

Un front républicain contre l’éveil aux injustices

Mais comment se fait-il qu’un terme issu des problématiques de justice sociale et raciale aux États-Unis soit devenu en très peu de temps une expression fourre-tout – une mouvance, une pensée, voire une idéologie, sans qu’on n’ait besoin de préciser concrètement de quoi on parle – utilisée pour dénigrer des idées progressistes ? Surfant sur certains excès regrettables du mouvement, des  militant-e-s  de droite, de l’extrême droite et des intellectuels ultra-conservateurs ont fait du wokisme et de son antiracisme leur adversaire-principal  « afin de disqualifier, au sens de sortir du jeu, l’analyse et la dénonciation du sexisme, de l’homophobie et du racisme en les rendant gravement subversive, car taxées d’antirépublicanisme », selon la politologue Réjane Sénac directrice de recherche au CNRS (Franc/Culture, Work, République, la bataille des mots, 30/10/2021).

Pour les adversaires et détracteurs de ce courant, on a affaire à un mouvement qui vise à « chercher la différence, la blessure pour aller opposer les gens » (Sarah El Haïry, secrétaire d’Etat à la jeunesse), un instrument de censure (cancel culture) du militantisme antiraciste et intersectionnel, un “néo-racisme à la sauce woke” (Sophia Aram, humoriste), un “totalitarisme woke” (Valérie Boyer, LR, députée des Bouches-du-Rhone), une nouvelle idéologie  qui vise à fracturer les gens selon les clivages sexuels, raciaux, ethniques (Bruce Couturier, journaliste), voire un “fléau de la liberté de pensée” pour l’écrivain et dramaturge américain Seth Greenland. Certains confondent volontairement work et islamo-gauchisme (terme polémique employé par la ministre de l’enseignement supérieur Frédérique Vidal). Ces termes (wokisme, cancel culture, islamo-gauchiste) sont des mots utilisés pour discréditer celles et ceux qui cherchent à éveiller les consciences aux injustices ou à l’oppression qui pèse sur eux.

Le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer a lancé le 13 octobre un Laboratoire d’idées (Thing tank) ayant pour objectif principal la lutte contre le wokisme. « La France et sa jeunesse doivent échapper à cette idéologie », explique-t-il, dans un entretien au journal Le Monde, tout en ajoutant que la République est aux antipodes du “ wokisme” (Ouest France,14/10/2021). Il va même plus loin en disant que « ces mouvements sont une profonde vague déstabilisatrice pour la civilisation. Ils remettent en cause l’humanisme, issu lui-même de long siècle de maturation de notre société » (Le Monde, 23/09/2021). La manœuvre du ministre Jean-Michel Blanquer relève de « la construction du workisme comme un ennemi de la République et de la cohésion sociale et nationale (qui) justifie de mettre en scène une croisade où il s’agit de rien de moins que de défendre les valeurs de la République et plus universellement encore de sauver le monde en trouvant un vaccin contre le “wokisme” pour reprendre le mot de Pierre Valentin, un étudiant en master à l’Université Panthéon-Assas. » (Cf, Réjane Sénac dans Libération du 28 octobre 2021.) Bref, dans le camp de la droite et de l’extrême-droite françaises, c’est au nom d’une conception conservatrice de la République (de tendance assimilationniste), d’un antiracisme aveugle à la couleur, d’une vision de l’égalité désincarnée et d’une identité Racine-unique, que la croisade est menée contre le wokisme.

Que pouvons dire pour une conclusion provisoire. Utilisé initialement au premier degré dans le sens d’un éveil aux injustices à travers la défense de diverses causes, notamment celles des minorités ethniques, sexuelles, religieuses, le terme a subi, comme nous avons pu le constater, un glissement sémantique pour devenir un instrument de censure et de division qui fracture les gens selon les clivages sexuels, raciaux, ethniques, religieuses. Alors de quoi le woke est-il le nom ? Celui renvoyant à « un noble combat de justice et de revendication d’égalité », selon Rama Yade (L’Express, 19/10/2021) ou celui qui fait figure de repoussoir pour la droite, qui y voit l’expression d’une vision manichéenne du monde ? Quoi qu’il en soit, le mot porte aujourd’hui en lui des critiques et des contre-critiques, comme le dit Charles Bimbenet, le patron des Éditions Robert.

Pour conclure, je laisse la parole à Roger Cohen, éditorialiste au New York Times. Répondant à une question d’Alain Finkielkraut, lors d’une émission de France Culture au début février 2021 consacrée à la « fracture américaine : « Qu’est-ce qu’un woke exactement ? », il déclarait très justement :

“Si lutter pour la justice sociale aux Etats-Unis (en France ou ailleurs) veut dire essayer de lutter pour la justice raciale et pour une société où ce qu’il s’est passé avec Georges Floyd ne peut plus se passer, je me range du côté des woke, même si je ne suis pas de la même génération. Mais si être woke veut dire : on ne tolère pas, on n’accepte pas d’autres points de vue, qu’on est contre un débat ouvert, qu’on veut confiner d’autres opinions dans le silence, je suis pas woke du tout…Je pense qu’être woke pour un homme de 65 ans c’est difficile”.
 
 

 

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