[Le podcast de Pierrot] Le "Grand Soir" n'est pas pour demain

Les explications sont multiples pour expliquer cet échec.
Il y a sans doute, en premier lieu, le sentiment de soulagement d’une majorité de la population de voir un Premier ministre enfin nommé, qui ne soit ni un LFI extrémiste, ni un RN d’extrême droite. Assez étrangement, et à contre-courant de ce que n’arrête pas de hurler Jean-Luc Mélenchon, une majorité de Français voit d’un bon œil la nomination de Michel Barnier. 52% très exactement. La France s’est habituée à un climat apaisé pendant la trêve olympique et elle a envie que ça perdure.
La deuxième raison tient très probablement à l’ambiguïté entretenue par les leaders du NFP quant à leur entente. Les Français ne sont pas idiots. Ils sentent bien qu’il y a un flou dans les relations entre les différents partis de la coalition de Gauche. Et « quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup », disait Martine Aubry.
La France insoumise, le Parti socialiste, les Verts et le Parti communiste français ne sont d’accord sur rien. Je ne vais pas vous refaire la liste de tous leurs points de désaccord, il me faudrait deux pages pour cela.
Ils ne sont d’accord que sur un point : il faut dégager Macron.
Le problème, c’est que ça ne fait pas un programme. Dans celui qu’ils ont bâti à la va-vite, ils ont repris presque la totalité de celui de LFI, en mettant sous le tapis les sujets qui fâchent : Europe, nucléaire, etc… Mais les électeurs, pas les 110.000 militants qui ont manifesté ce week-end, sont loin d’être convaincus.
Ils sentent bien qu’il y a une ligne de fracture au sein du NFP entre la Gauche de gouvernement, incarnée par le PS et une grosse partie des Verts et même du PCF, et la gauche révolutionnaire, d’extrême gauche, celle de LFI, qui n’aspire qu’à la révolution et qui ne tient absolument pas à gouverner. Il saute de plus en plus aux yeux que Jean-Luc Mélenchon ne souhaite pas participer à un gouvernement, qu’il fait même tout ce qu’il peut pour torpiller toutes les tentatives en ce sens, convaincu qu’il est que ça contrarierait ses ambitions présidentielles.
Cette ligne de fracture n’a rien d’étonnant. En 1901 déjà, deux mouvements socialistes s'opposaient : une "gauche", clairement révolutionnaire, avec Édouard Vaillant et Jules Guesde, et une "droite", plutôt réformiste, avec Jean Jaurès et Paul Brousse. Et on retrouve les mêmes oppositions qu’aujourd’hui, par exemple lorsque ces deux courants s'étaient opposés lorsque Alexandre Millerand avait accepté d'entrer au gouvernement qualifié déjà à l’époque de "bourgeois". Guesde et Vaillant avaient dénoncé cette prise de position en déclarant que cela discréditait le socialisme.
Et puisqu’il est à la mode depuis quelques temps de faire référence au Front populaire de 1936, rappelons qu’à l’époque déjà, si les grèves ont effectivement rassemblé deux millions de travailleurs dans les rues, qui ont permis entre autres l’instauration des congés payés et de la semaine de travail de 40 heures, dès l’année suivante, dès 1937, une fracture est apparue entre la gauche institutionnelle et la gauche militante suite à des désaccords concernant le rythme et l'ampleur des réformes à tenir. A la suite de quoi Léon Blum avait décidé de faire une « pause », ce qui avait déçu l'aile gauche de la SFIO et le Parti communiste.
Qui a dit que l’Histoire était un éternel recommencement ?
Pour détourner l’attention du fait qu’ils ne sont d’accord sur rien, la seule solution consiste à crier fort, très fort, et à taper sans discontinuer sur une tête de turc. En l’occurrence celle du président de la République. Et dans une moindre mesure celle de Michel Barnier.
Et là, il faut bien reconnaitre que le NFP sait faire preuve d’inventivité.
La dernière trouvaille de ses leaders est de marteler des centaines de fois, à chaque fois qu’un micro leur est tendu, qu’on leur a « volé leur élection », mais ça, ça date déjà un peu. Du coup, ils ont rajouté une extension : « Le gouvernement de Michel Barnier est l’otage de l’extrême droite », il ne pourra vivre que tant que le Rassemblement national le lui permettra.
Deux mensonges dans une même phrase. Plus c’est gros, plus ça passe. Pour preuve, de nombreux journalistes reprennent cet argument dans leurs éditos.
Il est temps de remettre les pendules à leur place.
Pour cela, revenons quelques semaines en arrière, le soir des élections européennes précisément. C’était le 9 juin dernier, il y a très exactement trois mois jour pour jour. Une éternité.
La liste du RN était arrivée en tête avec 31% des suffrages, suivie par celle des Macronistes avec 14,60%. Puis le PS avec presque 14%. Et La France Insoumise n’arrivait qu’en 4ème position avec moins de 10%.
Si l'on prend les résultats du 1er tour des dernières législatives du 30 juin (j’écarte volontairement le second tour qui a été pollué par le front républicain, qui a joué dans les deux sens en gonflant le nombre d’élus du NFP et des Macronistes), le Rassemblement national arrive toujours en tête avec 29% des suffrages, devant l’union de la Gauche avec 28% et ce qu’on appelait à l’époque la Majorité présidentielle avec 20%. Les Républicains obtenant 6,50%.
Si l’élection avait été à la proportionnelle, comme le réclament à cor et à cri tant le NFP que le RN, la répartition des sièges au sein de l’Assemblée nationale aurait été celle-là.
On le voit, pas de quoi crier victoire comme le fait Jean-Luc Mélenchon !
Examinons ensuite comment on est arrivé à la situation de blocage actuelle. Le soir même du deuxième tour des législatives, Jean-Luc Mélenchon a pris la parole le premier pour donner le la à ses partenaires. Une fois que le leader maximo s’était exprimé, difficile d’avoir une stratégie différente, au risque de passer pour un diviseur. Et qu’a dit le patron de LFI ce soir-là ? Je résume : « Nous avons gagné, nous exigeons le poste de Premier ministre pour l’un d’entre nous. Nous ne discuterons avec personne. C’est notre programme, tout notre programme, ou rien ».
En posant de telles exigences, Jean-Luc Mélenchon qui est un vieux de la vieille, savait parfaitement qu’il interdisait de fait au NFP de réunir une majorité et que son Premier ministre tomberait à la première motion de censure. Et que donc, le président de la République ne pourrait jamais désigner un des leurs à Matignon. Non seulement il le savait, mais c’était le but recherché, afin de pouvoir ensuite crier « au vol » et hurler « Macron fasciste », « Macron démission ».
Dans ces conditions, la seule possibilité pour Emmanuel Macron était de rechercher un autre Premier ministre.
Pour cela, il a discuté avec tout le monde et son choix s’était porté sur le nom de Bernard Cazeneuve. Qui s’est alors empressé de dire que s’il était nommé, il déposerait immédiatement une motion de censure ? Jean-Luc Mélenchon, bien sûr, suivi par son fidèle toutou Olivier Faure. Exit donc l’hypothèse Bernard Cazeneuve.
Ce rejet de l’ancien Premier ministre de François Hollande a beaucoup plus d’importance qu’il n’en a l’air car ceux-là mêmes qui manifestent dans la rue contre le « fasciste Michel Barnier » (vous noterez à quel point le terme de fasciste est à la mode aujourd’hui dès lors que l’on veut tuer quelqu’un, rappelez-vous de Vladimir Poutine accusant les Ukrainiens de fascistes pour mieux les envahir), ceux-là mêmes qui manifestent donc dénoncent la désignation d’un Premier ministre de Droite. Or, ce sont eux qui ont tout fait pour que cela arrive.
Emmanuel Macron ne pouvait faire autrement, suite à la menace de motion de censure du NFP contre Cazeneuve. Si le NFP n’avait pas brandi cette menace, la France serait aujourd’hui dirigée par un socialiste…
Mais ça, Jean-Luc Mélenchon ne pouvait l’accepter. Et Olivier Faure l’a suivi, quitte à accepter de voter contre un des siens, un socialiste.
Qui a dit que la politique était un monde de fous ?
Et contrairement à ce que dit Jordan Bardella, le Rassemblement national n’est en rien l’arbitre. Le RN n’a pas suffisamment de députés pour le renverser le gouvernement de Michel Barnier et, pour y parvenir, il faut les voix du RN plus celles du NFP.
S’ils parviennent à se mettre d’accord pour signer un texte de motion de censure en commun, ce qui laisse supposer au minimum des négociations en préalable, le gouvernement tombera.
Mais la vraie question sera alors, pour le remplacer par quoi ou par qui ? Ça, ni le NFP ni le RN ne le disent.
On retomberait dans le schéma des dernières semaines avec l’impossibilité de dégager une majorité.
C’est de tout cela que les Français ont pris conscience et qui explique qu’ils n’aient été que 110.000 samedi à descendre dans la rue.


