Le Billet d’humeur de Mohamed Aït-Aarab : "Refuser l’innommable"

Découvrez le billet d'humeur de Mohamed Aït-Aarab.
J’ai découvert par hasard, ce qui prouve qu’Internet – comme la langue des hommes – peut être la meilleure et la pire des choses, le roman d’un écrivain et journaliste espagnol, Antonio G. Iturbe, La Bibliothécaire d’Auschwitz.
Le récit retrace la vie de Dita Kraus, une jeune fille juive tchèque âgée de quatorze ans, internée, durant la Seconde Guerre mondiale, dans le camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau Malgré des conditions de survie extrêmement difficiles, un semblant de vie communautaire est maintenu grâce à une école clandestine organisée par les déportés pour les enfants.
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Dita Kraus, sous la direction de Freddy Hirsh, figure héroïque du camp, est chargée de cacher et de veiller sur la minuscule bibliothèque de huit livres introduits dans le camp à l’insu des gardiens.
Face à la déshumanisation programmée, face à toutes les formes d’avilissement de l’être humain, Dita et ses compagnons d’infortune avaient compris que la résistance intellectuelle, la résistance par l’intelligence, contre l’ignorance, le fanatisme et la barbarie, permettait de maintenir vivace la flamme de l’espérance.
La petite bibliothécaire d’Auschwitz, figure lumineuse s’il en est, au péril de sa vie, avec, nouée au ventre, la peur quotidienne d’être dénoncée, arrêtée, a rendu aux enfants, aux femmes et aux hommes internés avec elle leur humanité niée par les nazis.
Je me mets à espérer qu’aujourd’hui à Gaza, quelque part au milieu des ruines et des décombres, au milieu de la désolation et de la souffrance infinie, une petite fille a pour dernier trésor un livre qu’elle serre précieusement contre elle, qu’elle lit et relit, dont elle fait la lecture à ses petits frères et sœurs, pour ne pas se résigner à perdre l’humanité qui survit, s’accroche en elle, bat au rythme de son cœur affolé. En dépit des bombardements, des déplacements imposés, des humiliations quotidiennes, de la faim et de la soif qui transpercent les estomacs et les esprits.
Les régimes qui asservissent l’Homme ont pour principale obsession de limiter la circulation des écrits. Protéger les livres, sous tous les cieux, est une manière de lutter contre la déshumanisation systémique, contre l’ignorance érigée en valeur suprême, contre la haine des fanatiques de tout poil.
« Dita referme la chemise de L’Origine des espèces et la cache aussitôt dans son tablier. Son cœur bat la chamade. Elle sait que si on la surprend avec ce livre, elle sera battue à mort. Pourtant, elle ne peut s’empêcher de le toucher, de le respirer, de le lire en cachette. Ce n’est pas un simple livre : c’est un morceau de liberté. Un morceau de monde. »
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