La Réunion, terre d'exil forcé des souverains des colonies françaises

De la dernière reine de Madagascar Ranavalona III à l'Émir du Rif Abdelkrim el-Khattabi, l'île de La Réunion s'est érigée en terre d'exil pour des souverains considérés comme dangereux par la puissance coloniale française.
Lorsque la reine de Mohéli (Mwali en comorien) Salima Machamba rencontre dans les rues de Saint-Denis le gendarme français qu'elle épousera quelques mois plus tard, le 28 août 1901, la presse réunionnaise de l'époque évoque un « coup de foudre réciproque » et laisse entendre que « La reine aurait abandonné son royaume pour l'amour d'un gendarme ».
Une histoire trop belle pour être vraie ? C'est ce que semble penser désormais Anne Etter, la petite-fille de Salima Machamba, qui a publié en 2012 un premier ouvrage à la mémoire de la dernière souveraine du sultanat de Mohéli, enterrée dans l'anonymat à Pesmes (Haute-Saône) où elle est décédée en 1964.
L'histoire de la reine de Mohéli a été évoquée le 26 septembre dernier par Mamaye Idriss, maîtresse de conférences en histoire et didactique de l'histoire à l'université de Mayotte, lors d'une journée d'étude sur les « Écrits du for privé de dignitaires en exil à la Réunion » qu'elle organisait à la Bibliothèque départementale.
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Anne Etter, qui voue un pronfond respect à sa grand-mère, travaillerait désormais sur un nouveau livre, inspiré par des correspondances privées de la reine Salima Machamba. Ces écrits questionneraient la thèse du mariage par amour et poseraient, en creux, la question d'une manipulation visant à éloigner celle qui pouvait constituer un obstacle aux ambitions coloniales de la France aux Comores, l'archipel prisé du canal du Mozambique.
L'enquête sur l'exil de la reine de Mohéli se poursuit
Ces mêmes principes politiques ont, peut-être, guidé les premières décisions d'éloignement de la jeune princesse de Mohéli, d'abord à Mayotte sous couvert d'y faire son éducation chez les religieuses de Saint-Joseph de Cluny, puis encore en 1890 à La Réunion, officiellement pour « rétablir sa santé et compléter son instruction ».
Née d'un père français, second époux de sa mère qui avait eu cinq fils d'une première union avec un prince de Zanzibar, Salima Machamba était destinée à diriger la petite île de Mohéli. Pour preuve de son engagement, dans un des ses courriers à l'administration française écrit en 1908, la reine déchue s'offusque de n'avoir pas été consultée « sur les diverses conventions prises par la France pour Mohéli », rapporte Mamaye Idriss.

L'historienne veut s'éloigner des archives classiques pour tisser une histoire plus personnelle des dignitaires en exil à La Réunion. Elle explique que la journée d'étude à la Bibliothèque départementale « avait pour ambition de faire dialoguer des acteurs de la mise en récit de l’histoire de La Réunion (chercheurs, descendants d’exilés, romancier) en vue de l’écriture à plusieurs mains d’un ouvrage collectif sur l’exil de dignitaires à La Réunion ».
« Île prison d’homme et de femme libre, sorte d’enfer sur terre »
Parmi les invités de Mamaye Idriss figuraient (en distanciel) l'autrice Isabelle Hoarau-Joly, pour son récit de l'épopée de la princesse Niama, du royaume de Galam (une terre soninké réputée pour l'abondance de son or) à l'ilet Bassin-Plat, ou encore l'universitaire Thierry Malbert, l'auteur de L'exil de sa majesté le roi Mohammed V à Madagascar (éditions Orphie), pour une évocation de la vie familiale du révolutionnaire du Rif Abdelkrim el-Khattabi, qui eu 13 enfants lors de son exil à La Réunion entre 1926 à 1947.

« L’histoire de l’exil est centrale pour penser l’histoire de La Réunion, laquelle ne peut se réduire à l’histoire de l’engagisme et de l’esclavage. Elle continue de nourrir les imaginaires sur La Réunion dans l’océan Indien occidental en tant qu’île prison d’homme et de femme libre, sorte d’enfer sur terre », avance Mamaye Idriss, pour qui « parler d’univers carcéral a le bénéfice d’une part de repolitiser le cadre de ces exils, de penser les formes de réclusions, leurs effets psychologiques ainsi que leur actualité. »
L'universitaire évoque « la détention provisoire du leader kanaki Christian Tein, et son éloignement en France hexagonale à la suite des émeutes de mai 2024 » et formule que « la résurgence de pratiques d’éloignement en contexte postcolonial renouvelle l’intérêt de cette recherche. »
Abdelkrim el-Khattabi, figure de la lutte anticoloniale
Certains exilés politiques semblent avoir laissé peu d'empreinte de leur passage dans l'île, à l'image du dernier sultan des Comores Saïd Ali Bin Saïd Omar. Placé en résidence surveillée entre 1893 et 1910, il est de nos jours parfois « accusé de collusion avec la France ». Lors de la conférence de Mamaye Idriss tenue à Château-Morange dans le cadre des Journées européennes du patrimoine 2025, les historiens Bernard Leveneur et Thierry Malbert, présents dans le public, ont toutefois contesté le fait que Saïd Ali Bin Saïd Omar ait séjourné dans la maison de villégiature des Morange, contrairement à ce qu'affirmait le carton d'invitation de la conférence.
Si le sultan Saïd Ali « incarne le monde d'hier », comme suggéré par Mamaye Idriss, « à l'inverse Abdelkrim, lui, incarne la modernité. Il est la figure de résistance au pouvoir colonial, sa renommée est internationale ». Sultan autoproclamé du Rif, région située dans le nord du Maroc, Abdelkrim el-Khattabi fait figure de héros de la lutte anticoloniale, au même titre qu'un Che Guevara.

Si le chef de guerre du Rif a quitté La Réunion sous les vivats d'une foule immense rassemblée au Port pour assister au départ du navire des Messageries maritimes qui doit le conduire à Marseille (il se soustraira à la surveillance de la France lors d'une escale en Égypte), c'est sous les quolibets de certains créoles que la reine Ranavalona III, dernière souveraine de Madagascar, est pour sa part accueillie à sa descente du train en gare de Saint-Denis, en 1897.
« Vive Gallieni ! », « Vive l'armée française ! »
« L'hostilité était flagrante à cette époque, la population avait crié « Vive Gallieni ! », « Vive l'armée française ! » à son arrivée. Cela renforce cette impression d'arrivée en terre hostile et toute la stratégie, la diplomatie, que la reine Ranavalona III va devoir déployer pour comprendre l'opinion publique réunionnaise », a exposé Pascal Razanakoto, maître de conférences à la faculté de Lettres et sciences humaines, lors de son intervention à la Bibliothèque départementale.

Selon lui, une partie de l'opinion considère que c'est « à cause d'elle que les Réunionnais ont été engagés dans la guerre franco-malgache », quand bien même la conquête de Madagascar était le combat politique porté par le député local François de Mahy.
La déportation des Malgaches vers La Réunion revêt la forme d'une pure formalité administrative, comme en atteste une lettre de l'administrateur de Tuléar en date du 5 janvier 1898, adressée au gouverneur de La Réunion. Plutôt d'expulser deux Sakalava vers Mayotte à ses frais, le fonctiionnaire de Tulear juge plus rentable de les embarquer d'office, comme travailleurs engagés, sur un bateau en partance pour notre île.
« J'ai décidé de les confier au syndicat d'introduction des travailleurs libres à La Réunion afin qu'ils soient conduits par un bateau du syndicat. Cette mesure m'évite tout frais et permettra à votre colonie d'utiliser les bras de ces deux Sakalava jeunes et vigoureux », détaille l'administrateur dans ce courrier cité par Mamaye Idriss.
Le funeste gouverneur Joseph Gallieni use aussi de l'exil forcé et s'en explique dans une lettre au gouverneur de La Réunion de 1898, citée encore par l'historienne mahoraise : « J'ai décidé d'exiler à La Réunion huit chefs indigènes de la province de Mananjary qui ont fait preuve d'hostilité envers l'administration. Étant donné l'influence assez faible dont ces chefs jouissent dans le pays, il ne me paraît pas qu'il soit nécessaire d'exercer sur eux une surveillance spéciale. »



