« Environ un millier d'enfants sont passés par le pénitencier d'Îlet à Guillaume »

Visage grave et buste droit, les traits parfois tirés par la fatigue et sans doute la faim, des enfants et adolescents du pénitencier à ciel ouvert de l'Îlet à Guillaume posent pour un photographe de la congrégation du Saint-Esprit. Cet ordre religieux, fondé à Paris en 1703, se targue de porter l’Évangile « sur les terres africaines » ou les Amériques.
La photo date de 1868. Quatre ans après le début de l'installation par ces missionnaires catholiques spiritains de ce qui avait été imaginé comme une extension de la prison pour enfants du quartier de la Providence, à Saint-Denis, ouverte en 1858.
Il faut dire que la justice de la colonie avait la main lourde avec les enfants, souvent condamnés de manière expéditive à de longues peines d'enfermement pour des accusations de vagabondages ou de chapardage.
En épluchant les archives de procès verbaux d'auditions, d'enquêtes ou d'audiences judiciaires de l'époque, l'historienne Véronique Blanchard a recoupé les identités et les parcours de vie de 181 enfants passés par le pénitencier de l'Îlet à Guillaume.
« Approcher les figures de ces enfants enfermés dans le pénitencier »
Titulaire de la Chaire de professeure junior « Histoire de l’enfance et de la jeunesse » à l'université d’Angers, Véronique Blanchard s'est fait connaître bien au-delà du milieu de la recherche avec la publication de son livre Mauvaises filles (2016), regroupant des portraits de mineures « incorrigibles et rebelles » stigmatisées comme « déviantes » et sanctionnées par de l'enfermement.
Succès littéraire, Mauvaises filles a donné lieu à une exposition et à un podcast, et a probablement attiré l'attention de Thierry Cornec, l'archéologue de l'Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP), qui a appelé Véronique Blanchard en mars 2020 pour lui demander de venir travailler sur l'enfermement des mineurs à La Réunion.
Ce qui n'était qu'une étude archéo-historique à l'origine s'est mué depuis 2023 en un sujet de recherche universitaire, Véronique Blanchard devenant titulaire d'une Chaire de professeure junior « Histoire de l’enfance et de la jeunesse » à l'université d’Angers.
« C'est la première fois que je vais présenter cette étude à La Réunion », a souligné la chercheuse mercredi 30 octobre, lors de sa conférence intitulée « L’enfance enfermée, une histoire du pénitencier pour enfants de La Réunion à travers les archives judiciaires (1853 1880) » et présentée dans le petit auditorium, comble pour l'occasion, des Archives départementales.

« Comme beaucoup l'ont fait avant moi, j'ai cherché dans les archives de l'évêché au départ. Mais ce sont les archives judiciaires qui me permettent d'approcher aujourd'hui les figures de ces enfants enfermés dans le pénitencier », expose l'universitaire.
Les archives de la congrégation des frères du Saint-Esprit, conservées en Seine-et-Marne, lui ont permis d'étudier les lettres des missionnaires en forme de compte-rendu adressé à la métropole. Les Spiritains y relatent d'abord la construction de la prison de la Providence, qui se compose d'une école, d'un asile pour vieillards et d'un pénitencier pour enfants.
Au moins 14 enfants morts à l'Îlet à Guillaume
La surpopulation des lieux, le manque de surface pour l'agriculture et les ravages causés par les maladies incitent la congrégation catholique à chercher un nouveau lieu pour son expansion. Le dévolu est jeté sur l'Îlet à Guillaume, un site naturel reculé à 700 mètres d'altitude, dans les hauteurs du quartier de la Montagne, uniquement accessible par un sentier pédestre. Une prison à ciel ouvert où les enfants seront faciles à surveiller, loin des regards de la bonne société créole.
« C'est un endroit séparé du monde. Aujourd'hui encore on a du mal à concevoir que quelqu'un a pensé à y installer un pénitencier », insiste Véronique Blanchard, en évoquant l'appétit de « richesses » d'une congrégation religieuse persuadée de fructifier son investissement grâce à la production de bois, de café ou de vanille.
« C'est un lieu éloigné qui doit permettre la rédemption par le travail. Les missionnaires croient aux bienfaits du travail pour les enfants, mais ils sont surtout convaincus du bienfait de ce travail pour la richesse de leur congrégation », ajoute l'historienne. Au fil de ses recherches, elle a déjà dénombré « 14 enfants morts » dans la prison d'Îlet à Guillaume.
Des morts par maladie ou par noyade, mais aussi sous le coup du souffle de l'explosion de dynamite utilisée pour la construction d'une route qui ne serait jamais achevée. À partir de 1872, les actes de la congrégation dans l'île sont contestés et la prison de l'Îlet à Guillaume, construite en toute illégalité, sombre lentement dans l'abandon.

Photo Bruno Bamba / Com CD974
Selon Véronique Blanchard, « environ un millier d'enfants sont passés par le pénitencier », où une « discipline très stricte » est appliquée par les missionnaires. Dans leurs lettres adressées à la métropole, les Spiritains rapportent les mises au fer, les privations de nourriture ou les coups portés jusqu'au sang sur les enfants.
« Beaucoup d'enfants engagés à La Réunion au 19e siècle »
En raison de « décrets de 1849 et 1852 renforçant le contrôle de la mobilité des engagés, dont celle des enfants », de nombreux engagés subissent l'enfermement arbitraire et la violence des frères. « Tout engagé qui ne respecte pas les règles de son engagiste risque de se faire arrêter et de se faire condamner à une amende par les juges de paix. Comme ils n'ont pas d'argent, l'amende est convertie en jours de travail, jusqu'à 100, obligatoires. Il y a beaucoup d'enfants engagés à La Réunion au 19e siècle. Ils ont été engagés seuls, pas avec leurs parents, à 9, 12 ou 14 ans. Ils vont être massivement envoyés, ces petits vagabonds, au pénitencier. »
Sur les 181 enfants dont elle a pu reconstituer jusqu'ici les dossiers (numéro de matricule, nom, motif de la condamnation...), 42% ont été emprisonnés pour vol et 25% pour vagabondage. Un délit le plus souvent arbitraire, qui frappe des mineurs simplement coupables de se promener sans l'accompagnement d'un adulte.
« On a souvent affaire à des enfants qui sont partis jouer, écouter des musiciens, faire des courses... Leurs parents protestent. On a même un engagiste dit que les juges de paix outrepassent leurs droits », rapporte Véronique Blanchard.
Les affaires criminelles arrivent seulement en troisième position dans les motifs d'enfermement. Il peut s'agir d'incendies ou de violences sexuelles, parfois entre entre mineurs (17 viols, dont 13 jugés en correctionnelle et non aux assises). Les enfants sont « créoles, malgaches, indiens, chinois » et leur « race est soulignée par les frères ».

L'historienne Véronique Blanchard.


