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La Réunion des mères célibataires : une femme sur cinq avance seule

Ecrit par Gaëtan Dumuids – le samedi 19 juillet 2025 à 10H31

À La Réunion, une femme sur cinq élève seule ses enfants. Une réalité sociale pour ces mères célibataires marquée par la précarité, la solitude et de fortes inégalités, qui conditionne leur rapport à l’amour et les freins rencontrés dans la recherche d’un nouveau partenaire.

Lorsque l'on analyse les données sur le célibat à La Réunion, une donnée écrase toutes les autres concernant le célibat féminin : 21 % des femmes à La Réunion sont des mères célibataires, soit une sur cinq, contre 9 % dans l'Hexagone. En 2021, 70 833 femmes vivaient seules avec leurs enfants, soit 29,3 % de l'ensemble des familles réunionnaises.

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Derrière ces premières données se cache une réalité bien sombre : 61 % des femmes vivant seules avec leurs enfants vivent sous le seuil de pauvreté. Un taux qui s'aggrave avec le nombre d'enfants, culminant à 79 % pour les mères seules avec trois enfants ou plus. Seul un tiers des mères isolées est en emploi, et deux tiers d'entre elles perçoivent des minima sociaux. Le profil type de la personne surendettée à La Réunion est d'ailleurs la mère célibataire.

Une situation qu'a vécue Karine, 39 ans, lorsque le père de son dernier enfant est parti en lui laissant une dette de plus de 2 000 euros. “J'étais en surendettement. J'ai dû liquider mon loyer et partir en centre d'hébergement. On m'a même demandé si je voulais placer mes enfants en foyer, ce que j'ai refusé.” Sur les trois pères de ses quatre enfants, aucun ne l'a soutenue financièrement. Mais à force de courage et de travail, la Saint-Pauloise est parvenue à se construire une carrière professionnelle et à faire vivre sa famille. Aujourd'hui, Karine a mis une pause à sa recherche d'un partenaire pour se concentrer sur elle, sa famille et sa carrière.

Le soutien de l'ex ou de la famille, une condition de survie

Mais si Karine est parvenue à se sortir de la précarité, ce n'est pas le cas pour toutes. Les situations de femmes dont le père des enfants n'apporte aucun soutien financier ont constitué le plus grand nombre de témoignages reçus dans le cadre de ce dossier. Lorsque Julie s'est retrouvée seule il y a 4 ans, sans soutien du père de ses deux enfants, elle a dû quitter son emploi salarié pour se lancer en indépendante, plus souple pour pouvoir tout gérer. Une activité professionnelle qu'elle a pu conserver grâce au soutien de ses parents qui gardaient ses enfants après l'école. Le soutien familial est un élément précieux pour ces femmes seules afin qu'elles puissent conserver une activité professionnelle.

D'autres femmes ont gardé de bons liens avec le père des enfants, sans pour autant que celui-ci ne s'implique financièrement ou tout simplement dans l'éducation des enfants. C'est le cas de Marion, du sud, qui a élevé pratiquement seule son fils alors qu'elle ne gagne à peine plus que le SMIC. Devant assumer toutes les dépenses, elle s'est constamment privée pour privilégier son enfant et a dû mettre ses projets en pause. “Quand on est mère célibataire, on met ses rêves entre parenthèses”, souligne-t-elle.

En plus du manque de soutien financier, certaines mères célibataires doivent faire face à la violence. Les violences conjugales sont souvent loin de s'arrêter au moment de la séparation, au contraire. Les agressions, les menaces et toutes autres formes de nuisances afin de pourrir la vie de la mère des enfants restent constantes. Si certains hommes ont déjà refait leur vie de leur côté, ils vont s'acharner. C'est ce qui est arrivé à Lucinda* du Tampon qui a dû déposer plusieurs plaintes depuis sa séparation il y a 8 mois. Les violences conjugales restent un fléau majeur à La Réunion, constituant la majorité de l'activité judiciaire sur l'île avec les délits routiers.

Le luxe d'un homme qui partage la garde de ses enfants

De l'autre côté du spectre, certaines femmes ont un soutien et un partage total de la garde des enfants. Lorsque la garde est partagée par les deux parents, elles peuvent enlever leur casquette de mère pour remettre celle de femme. C'est le cas de Rachel, du Tampon, qui explique que “quand j'ai ma semaine avec mes enfants, je suis maman à 100 %. L'autre, je peux la vivre comme je le souhaite.”

Une chance pour elle puisqu'une étude britannique révèle que moins d'un ex-partenaire sur cinq (17 %) serait disposé à prendre en charge une plus grande part de la garde des enfants pour permettre à la mère de sortir en rendez-vous amoureux. Plus de la moitié (53 %) des mères célibataires pensent que leur ex refuserait de s'occuper des enfants s'il savait que c'était pour faciliter un rendez-vous galant. Cette situation crée un cercle vicieux où le manque de soutien de l'ex-partenaire limite les opportunités de rencontres, ce qui prolonge la période de célibat.

Le temps, cet ennemi invisible des mères célibataires

L'autre obstacle majeur pour les mères célibataires dans leur recherche d'un partenaire est le manque de temps. Une étude menée par Ipsos pour l'application de rencontres Even révèle que 64 % des mères célibataires se disent fatiguées, ce qui limite considérablement leurs possibilités de faire des rencontres. Les données scientifiques convergent pour confirmer que les mères célibataires présentent effectivement un risque plus élevé de dépression et de burn-out par rapport aux autres femmes.

Pour ces femmes, une journée est loin de ressembler au traditionnel “métro-boulot-dodo”. Entre préparer les enfants pour l'école, les déposer, aller travailler, faire des courses, faire le ménage, faire les devoirs, déposer le garçon au judo, déposer la fille à la gymnastique, aller les chercher, préparer le repas, faire la vaisselle et coucher les enfants, il ne reste que peu de place à consacrer aux rencontres et à une relation. Les applications de rencontre constituent alors la principale porte vers l'extérieur, où 53 % d'entre elles affirment avoir été "ghostées" (abandonnées sans explication) après avoir mentionné qu'elles avaient des enfants.

Lorsqu'enfin une rencontre se fait, les mères célibataires vont prendre beaucoup de temps avant de s'assurer que l'homme qu'elles ont rencontré puisse être présenté aux enfants. “On a des exigences. On veut préserver nos enfants. Je ne fais pas venir à la maison n'importe quel homme alors que c'est le foyer de mes filles”, explique Rachel.

Rejetées pour ce qu'elles subissent

C'est le serpent qui se mord la queue : les obstacles que rencontrent ces femmes sont aussi ceux qui les maintiennent dans le célibat. Leur réalité les pousse à être sélectives quant aux hommes qu’elles laissent entrer dans leur vie — une exigence souvent critiquée par une partie des hommes, qui considèrent qu’être mère abaisserait leur valeur sur le marché de la séduction. Le regard social a également changé : autrefois pointées du doigt pour ne pas savoir garder un homme, elles sont désormais blâmées pour mal les choisir. Et hors de La Réunion, la stigmatisation s’accentue encore lorsque les enfants sont métis : le racisme, dans ce contexte, se décomplexe.

Selon les recherches, ils sont nombreux à hésiter à s'engager avec des mères célibataires par peur des responsabilités qu’une telle relation implique. Jongler entre travail, parentalité et tâches quotidiennes laisse souvent peu de place à la vie amoureuse, ce qui peut décourager certains partenaires. Beaucoup redoutent aussi une perte de liberté, estimant qu’ils devront renoncer à la spontanéité de certaines activités en raison de la présence des enfants.

Un autre frein important réside dans le sentiment de ne jamais pouvoir être la priorité. Pour certains hommes, l’idée de toujours passer après les enfants crée un déséquilibre affectif, renforcé quand la mère fait de ses enfants le centre exclusif de sa vie. Cela peut nourrir un malaise chez le partenaire, qui peine à trouver sa place dans ce nouvel équilibre.

Les considérations pratiques et financières pèsent également dans la balance. Crainte d’assumer des charges liées à des enfants qui ne sont pas les leurs, peur des conflits avec l’ex-conjoint ou la famille : ces éléments compliquent l’engagement. La simple présence du père biologique peut susciter un sentiment d’insécurité ou de rivalité, notamment si ce dernier est encore très présent dans la vie de la mère.

Enfin, il y a le cas d'hommes qui cherchent à fonder une famille, allant à l'encontre de la volonté des femmes de ne plus avoir d'autres enfants. Une situation qui a brisé de nombreuses “belles relations”, selon plusieurs témoignages.

Apprendre à être heureuse à défaut du "happy-end"

Heureusement, ces exigences des hommes faiblissent avec l'âge et d'autres sont prêts à entrer dans des familles monoparentales. Pour Julie, citée plus haut, elle a rencontré son nouveau compagnon il y a deux ans dans un club de rallye. Après plus d'un an de relation, elle l'a enfin présenté à ses enfants. La passion du handball aidant, les enfants et le nouveau compagnon ont très vite noué une forte relation. Le dernier des enfants considérant même à présent cet homme comme son père, au lieu de son père biologique qui l'a abandonné.

Enfin, de nombreuses femmes préfèrent assumer totalement leur célibat après leur longue relation. Profitant de ce moment pour faire ce qu'elles n'ont jamais pu faire avant : se consacrer à elles. “Je suis en lune de miel avec moi-même. Si je rencontre quelqu'un, ce sera la cerise sur le gâteau. Mais rencontrer un homme n'est pas une fin en soi”, assure Marion.

Pour Gaëlle, du Port, qui doit gérer seule ses deux enfants et son neveu après le décès de sa sœur, les difficultés de sa vie de célibataire n'entachent pas son optimisme. Elle profite de ce temps de célibat pour se recentrer. “Je n'ai plus peur d'être seule après mon parcours intense, mais nécessaire. Je me sens bien telle que je suis actuellement. Je n'ai pas besoin de chercher le bonheur chez un homme. Si je rencontre quelqu'un, c'est pour me compléter, pas pour combler un manque”.

À La Réunion, les mères célibataires avancent dans une société peu faite pour elles. Elles portent seules la charge mentale, financière et affective. Et si certaines parviennent à reconstruire leur vie sentimentale, c’est presque toujours au prix de la lenteur, de la prudence et de sacrifices. Pour beaucoup, cette solitude n’est ni un choix ni une fatalité, mais une traversée. Et celles qui en sortent ne cherchent pas seulement un compagnon, mais un homme capable de comprendre ce qu’elles sont.

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