La mule d’argent aux 172.310 euros condamnée à deux ans de prison ferme

Le 10 juillet dernier, une jeune femme de 25 ans s’apprêtait à s’envoler pour Paris quand elle s’est fait pincer avec 172.310 euros sur elle. Pour avoir cherché à exfiltrer cet argent sale hors de La Réunion, Tene Fofana a été condamnée à deux ans de prison ferme, hier après-midi.
Les mules qui font entrer de la drogue à La Réunion sont désormais légion, comme le prouve le cas de ce Guyanais intercepté le 11 septembre dernier avec 833 grammes de cocaïne et de MDMA pour une valeur marchande de 99.750 euros, et condamné hier à trois ans de prison ferme.
Par contre, les exemples de mules d’argent qui font le voyage retour vers Paris sont beaucoup plus rares. Il faut pourtant bien que les commanditaires récupèrent les fruits d’un trafic réputé particulièrement juteux sous nos cieux. Hier, justement, dans la foulée du Guyanais, une jeune femme de 25 ans comparaissait pour avoir participé au blanchiment d’une somme mirifique de… 172.310 euros.
« 17 liasses avec un total de 3.280 billets en petites et grosses coupures »
Le 10 juillet dernier, Tene Fofana, venue de l’Essonne, est repérée par les douaniers. Est-ce sa manière de se mouvoir et/ou le profil de cette voyageuse éclair qui attire leur attention ? Toujours est-il qu’elle est mise à l’écart en vue d’une palpation. A travers ses vêtements, l’agent féminin sent la présence d’une épaisseur anormale sur elle. Une fouille en règle permet de découvrir comme un matelas de billets de banque, fixé sur son corps avec du sparadrap.
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L’agent des douanes, présente dans la salle d’audience du tribunal judiciaire, précise qu’il y avait « 17 liasses avec un total de 3.280 billets en petites et grosses coupures ». Bien loin donc des 10.000 euros que tout un chacun est en droit d’avoir sur lui quand il prend l’avion. Placée en garde à vue, Tene Fofana refuse dans un premier temps de s’expliquer, « hors la présence de son avocat parisien ». Existe-t-il d’ailleurs ? Mystère.
Un flirt avec Moussa Traoré sur Snapchat, deux mois avant
Dans un second temps, la jeune femme raconte avoir agi de la sorte « en raison d’une dette personnelle d’environ 6.000 euros ». Mais elle refuse d’en dire plus « par peur de représailles sur sa famille et sur elle-même », indique le président Vincent Dufour. Hier, à la barre du tribunal, après deux mois de prison, Tene Fofana reconnaît avoir transporté l’argent « pour le compte de quelqu’un ». La jeune femme, bien habillée et tresses tirées en arrière, livre même son nom : « Moussa Traoré, 33 ans, dans le 78 à Versailles. » Ça reste tout de même vague comme renseignement. Un parfait homonyme est un footballeur réputé en Belgique, un autre international de handball, un autre encore dictateur au Mali…
Décidément en verve, la prévenue précise avoir rencontré son Traoré « sur le réseau social Snapchat deux mois avant. On a commencé à fleurter. Il a même dit qu’il me connaissait un peu et qu’il savait où je travaillais ». Le mystérieux Moussa lui aurait dit qu’elle devrait lui rendre un service un jour. « Il pensait que j’étais quelqu’un de confiance », déroule l’ex manageuse de chez McDo devenue maquilleuse payée à la prestation. Ça tombe bien car il a soi-disant une société de location de véhicules qui marche du feu de Dieu à La Réunion avec beaucoup de cash à la clé.
Rendez-vous avec « Mokro », « Evian » et un troisième homme « plus virulent »
Bien évidemment, Tene Fofana est l’élue choisie pour rapatrier l’argent qui coule à flot. « Avec tous les moyens qu’il y a pour rapatrier des fonds, vous nous expliquez qu’il fallait prendre l’avion et faire 11.000 kilomètres pour transférer l’argent… », relance une juge. « Il m’a dit qu’il ne pouvait pas se déplacer et qu’il n’avait pas confiance dans les gens qui travaillaient pour lui », a-t-elle réponse à tout.
La passeuse reçoit donc du cash pour le billet aller à La Réunion. Sur place, elle est prise en charge par une femme et un certain « Mokro » qui la contactent via la messagerie cryptée Signal. Dans cette affaire d’argent liquide en eau trouble, il est question aussi d’un mystérieux « Evian ». La veille de son retour, les trafiquants la rejoignent dans une maison. Un troisième homme entre en scène. L’argent qu’elle doit exfiltrer, 16.000 euros en coupures de 100, est recompté comme en témoigne un enregistrement audio extrait de son téléphone.
« J’ai commencé à avoir peur mais je n’avais plus le choix… »
Seulement voilà : le lendemain, les trafiquants ont changé la donne. Plus question de transporter seulement 16.000 euros. Le sac qu’ils apportent contient un sacré paquet de fric. Dix fois plus à la louche. Tene Fofana dit qu’elle ignorait combien il y avait « dans le gros sac ». C’est en tout cas plus cohérent avec les 3.000 euros qu’elle doit toucher pour prix de sa collaboration.
Les juges sont évidemment sceptiques. « Vous partez avec dix fois plus d’argent mais sans savoir combien. Et vous dites que vous n’avez pas eu le choix… » « Ils m’ont menacé. Le troisième homme était très virulent avec moi. J’ai commencé à avoir peur, je ne voulais plus le faire mais je n’avais plus le choix… », se défend la prévenue. La suite est connue : elle se met dans la file de son vol pour Paris avant d’être repérée et interpellée par les douanes, couverte de billets de banque.
De l’argent sur un compte Revolut, des dettes et un certain train de vie
La vice-procureure, Fanny Gauvin, rappelle que la prévenue a « refusé de livrer le code de son téléphone » et qu’elle détient « un compte bancaire en ligne Revolut depuis juillet 2022 qui permet de faire des transferts de fonds rapides avec peu de pièces à fournir ». Sur le sien, il n’y a pas de trace d’achats ou de règlement de factures. Juste des dépôts opérés par des particuliers et « un retrait d’un coup pour un total de 6.500 euros ».
Ses autres comptes en banque révèlent encore un endettement à hauteur de 10.000 euros. La magistrate indique qu’elle n’a pas de salaire mais un certain train de vie avec des billets d’avion et des nuitées à l’hôtel « pour des voyages récents au Niger, à Marrakech ou à Pointe-à-Pitre ». « Tout cela est incohérent sachant qu’elle a démissionné de chez McDo en 2024 », pointe la vice-procureure.
« Tu vas vite progresser dans l’entreprise… »
L’analyse de son téléphone permet d’extraire ce message qui en dit long : « Tu vas vite progresser dans l’entreprise... » Et la représentante du ministère public de commenter : « Être convoyeur de fonds est un métier. On fait appel à la Brink’s, on ne recrute pas quelqu’un sur les réseaux sociaux sauf si on appartient à une entreprise criminelle ». Raison pour laquelle elle requiert quatre ans de prison ferme « comme pour les mules en matière de trafic de stupéfiants » dont le lien ne fait guère de doute.
« Ceux qui trinquent dans ces affaires sont les pauvres gens »
« On vous propose de faire une conversion entre drogue et argent … C’est une gymnastique très singulière », observe Me Sébastien Navarro pour qui la preuve de l’origine de l’argent n’est pas rapportée. Il ajoute que sa cliente « n’a pas cherché à protéger des gens ou à se moquer de vous. Elle n’a pas donné de renseignements plus précis car elle n’a pas les éléments ».
Pour la robe noire, « ceux qui trinquent dans ces affaires sont les pauvres gens que l’on envoie ici comme cette femme en détresse qui est loin de sa famille ». Aussi espère-t-il obtenir la clémence des juges pour sa cliente « sans casier judiciaire et qui n’est pas ancrée dans la délinquance ». Me Sébastien Navarro a été entendu puisque Tene Fofana a finalement écopé de deux ans de prison et de 60.000 euros d’amende douanière au lieu des 172.310 euros réclamés.


