La canne, ça pue le cancer ?

J’habite à Sainte-Suzanne, une ville moderne à la campagne, une commune charmante où s’entremêlent des plantations et des espaces urbanisés dans un fragile équilibre.
Ma case jouxte un petit champ de cannes à sucre, étranges roseaux de miel comme écrivait Alexandre le Grand, subtils saccharum officinarum pour les scientifiques et les amateurs d’agréable eau-de-vie. Les grandes tiges récoltées au début de la campagne ont laissé place à de nouvelles boutures qui poussent au gré des aléas climatiques, presque silencieusement si ce n’est la mélodie des oiseaux ravageurs qui apprécient tant les cultures régionales.
Comme tous les matins, je me réveille vers 5h45 pour me préparer à une longue et belle journée de travail, mais ce matin, étrange, je n’entends pas le réveil de cet oiseau au chant si envoûtant. Non, aucun oiseau ne fête l’aube autour de la maison. Qu’à cela ne tienne, il est temps de se lever, de réveiller les enfants car c’est le dernier jour d’école avant les vacances. Tout se passe à merveille ce matin, aucun obstacle sur le chemin. 7h15, il est temps de démarrer l’automobile. J’ouvre la porte de la maison pour rester un grand bol d’air frais et voilà qu’une curieuse odeur, acide et piquante vient pénétrer, sans mon consentement, l’intérieur de mes deux narines, puis ma bouche, ma langue et mon palais, enfin mon gosier avant de se répandre dans ma cage thoracique. Quel parfum dégoutant que je respire de si bon matin, j’en perds mon latin et mes bonnes manières. Ma gorge se met ensuite à picoter et mes larmes à couler. L’air m’apparaît irrespirable. Avant le départ de la maison, toute la famille profite bien de ce nouveau parfum d’ambiance fabriqué dans le champ du voisin. La période des épandages des pesticides a bien commencé dans le quartier, mais personne n’a été informée.
Il faut dire que légalement, l’agriculteur n’a aucune obligation d’informer les riverains, la mairie non plus d’ailleurs. Dans la grande Histoire de l’utilisation des produits phytosanitaires (sans entrer dans le jargon écolo-technico-scientifico-démocratique), il ne semble pas avoir de bon sens car seul le Rendement guide les acteurs de cette économie. Mais si nous avions su, nous aurions mis deux masques en sortant de chez nous. Voilà une action concrète, simple et tellement à la mode. De toute façon, que faire d’autres ?
Il faut dire que l’action civile, administrative ou pénale semble bien limitée. Après la réalisation d’un point d’étape sur le plan de réduction des produits phytosanitaires pour La Réunion en février 2020, une nouvelle étude de l’INSERM sur les présomptions fortes sur les dangers des pesticides au 1er semestre 2021, et une correction de la loi sur l’épandage de pesticides près des habitations par le Conseil d’État, il faudra attendre fin janvier 2022 pour espérer respirer un air (ou dans une ère) plus sain(e). En attendant, dans les champs, ça ne sent pas la banane, ni la vanille, et encore moins le sucre de canne.


