Journée nationale contre le sexisme : une lutte sous tension, entre alerte sur le masculinisme et la fin du "devoir conjugal"

La Journée nationale contre le sexisme, organisée ce dimanche 25 janvier 2026, prend cette année une tournure particulière. Entre la publication d’un rapport officiel sur la “menace masculiniste” et un débat législatif sur la fin du devoir conjugal, l’actualité remet au centre une question clé : celle du consentement et des rapports de domination.
Ce dimanche 25 janvier 2026, la Journée nationale contre le sexisme se déroule dans un contexte singulier. La publication d’un rapport officiel sur la “menace masculiniste” et le débat sur la fin du devoir conjugal convergent vers un même fil rouge : replacer le consentement au centre et mesurer l’impact des discours sexistes, en ligne comme dans la vie privée.
La Journée nationale contre le sexisme n’a pas vocation à être une simple date symbolique. Mais cette année, elle s’inscrit dans une actualité qui lui donne un relief particulier. En quelques jours, deux sujets se sont imposés dans le débat public : d’un côté, un rapport du Haut Conseil à l’Égalité consacré à la “menace masculiniste” ; de l’autre, une réponse politique attendue sur le devoir conjugal, après une condamnation européenne et une proposition de loi en cours d’examen.
Deux dossiers différents, mais une même question, qui traverse aujourd’hui la société : où commence la domination, comment se diffuse-t-elle, et comment le droit et les institutions peuvent-ils poser une limite claire, notamment autour du consentement.
Un rapport qui nomme une idéologie et sort le masculinisme de l’angle mort
Le rapport du Haut Conseil à l’Égalité marque un tournant : pour la première fois, une institution publique française consacre un document entier au masculinisme. Le diagnostic est posé sans détour : le masculinisme n’est pas un simple bruit de fond ni une dérive marginale, mais “une idéologie structurée, dotée de relais politiques, économiques, financiers et culturels”.
Ce travail s’appuie sur le baromètre 2026, basé sur une enquête menée en novembre 2025 auprès de 3 061 personnes âgées de 15 ans et plus, avec un questionnaire enrichi pour mesurer l’adhésion à des thèses masculinistes. L’enjeu est de ne plus réduire le phénomène à quelques figures provocatrices, mais de le regarder comme un système de représentations, capable de se normaliser et de se diffuser.
Le rapport décrit aussi un sexisme qui ne se résume pas à une seule forme. Il distingue le sexisme hostile et le sexisme paternaliste, deux faces d’un même mécanisme. Le premier concerne 17% de la population, avec des attitudes explicitement méprisantes ou agressives envers les femmes. Le second, plus insidieux, touche 23% de la population : il se présente comme protecteur, mais assigne les femmes à des rôles de fragilité et de dépendance. Dans l’enquête, 75% des répondants estiment que les femmes doivent être “protégées et aimées” par les hommes, et 68% considèrent que la responsabilité financière de la famille revient aux hommes.
Une fracture générationnelle qui révèle un malaise profond
Le fil directeur du rapport est aussi celui d’une fracture qui se creuse, en particulier chez les plus jeunes. Chez les 15-24 ans, 75% des jeunes femmes considèrent qu’il est désavantageux d’être une femme dans la société actuelle, contre 42% des jeunes hommes. L’écart, de 33 points, est le plus important observé toutes classes d’âge confondues.
Ces chiffres dessinent un paysage de perceptions divergentes, où certaines jeunes femmes se revendiquent plus fortement féministes et nomment les inégalités, tandis qu’une partie des jeunes hommes apparaît plus perméable à des discours sexistes. C’est dans cet espace que prospèrent des récits de frustration et de ressentiment, que le rapport relie à la montée de communautés en ligne structurées, parfois très codifiées.
De la “manosphère” aux risques de passages à l’acte
Le rapport décrit la “manosphère” comme une nébuleuse de communautés en ligne diffusant des discours antiféministes et misogynes. Plusieurs courants coexistent, des “incels” (involontairement célibataire) aux Men's Rights Activists (activistes du droit des Hommes), en passant par les Pick up Artist (qui promeuvent des techniques de manipulation et de séduction coercitive) ou les Men Going Their Own Way, qui promeuvent la fin des relations avec les femmes jugées toxiques.
Les “incels” sont présentés comme un groupe qui attribue son célibat à la structure sociale et nourrit une hostilité envers les femmes, avec une estimation évoquant entre 1 000 et 2 000 personnes se considérant comme incels en France. Les MRA s’appuient notamment sur la question de la garde des enfants après séparation : 64% des hommes et 48% des femmes adhèrent à l’idée que les femmes seraient avantagées dans ces procédures.
Au-delà de la sociologie, le rapport insiste sur une dimension sécuritaire. Il alerte sur un “risque majeur pour la cohésion sociale, la sécurité publique et, plus largement, pour les principes démocratiques”. Plusieurs affaires récentes sont citées dans les éléments disponibles : en juin 2025, un jeune homme a été mis en examen pour un projet d’attaque visant des femmes, dans un cadre lié aux “incels”. D’autres interpellations, en 2025 et 2024, ont également concerné des individus revendiquant ou glorifiant cette idéologie.
Le numérique apparaît comme un accélérateur. Le baromètre indique un lien entre l’usage de certaines plateformes et des niveaux plus élevés de sexisme hostile. Et le rapport souligne la capacité de certains influenceurs à capter des publics jeunes en promettant des “recettes” de réussite, avant de glisser vers des messages misogynes. Bérangère Couillard, présidente du Haut Conseil à l'Égalité, résume ainsi l’enjeu : “la diffusion massive de contenus masculinistes sur les réseaux sociaux permet d’embrigader des personnes très éloignées au départ de cette idéologie”.
La fin du devoir conjugal, une clarification attendue au nom du consentement
C’est ici que l’autre actualité de la semaine résonne avec la Journée nationale contre le sexisme. Le débat sur la fin du devoir conjugal met au centre une idée simple : aucun statut, y compris le mariage, ne peut être interprété comme un droit d’accès au corps de l’autre.
Le point de départ est un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme rendu le 23 janvier 2025, dans l’affaire H.W. c. France, après qu’une femme a été condamnée dans une procédure de divorce pour avoir cessé d’avoir des relations sexuelles avec son mari. La CEDH a estimé que réaffirmer le devoir conjugal et prononcer un divorce pour faute sur ce fondement constituait une ingérence dans le droit au respect de la vie privée, la liberté sexuelle et le droit de disposer de son corps. Elle souligne aussi que le devoir conjugal, tel qu’il a été interprété, ne prend pas en compte le consentement, pourtant “limite fondamentale” à la liberté sexuelle d’autrui.
Cette semaine, une proposition de loi transpartisane, portée par deux députés et cosignée par plus de 130 parlementaires, a été examinée en commission. Un amendement adopté vise désormais à compléter l’article 215 du Code civil pour préciser que la communauté de vie entre époux n’implique “aucune obligation d’avoir des relations sexuelles”. Le texte doit être examiné dans l’hémicycle le mardi 27 janvier.
À La Réunion, la réalité des violences rappelle l’urgence du 25 janvier
Derrière les débats nationaux, la réalité des violences et du sexisme reste massive. Les éléments compilés rappellent que 84% des femmes déclarent avoir déjà vécu au moins une situation sexiste, avec une forte présence du harcèlement dans l’espace public. Ils rappellent aussi que les violences sexuelles enregistrées par les services de police et de gendarmerie ont atteint 122 600 victimes en 2024, en hausse.
À La Réunion, les données disponibles soulignent des spécificités : le département affiche le 2e taux de victimes de violences enregistrées le plus élevé de France (14,6 pour mille habitants). Plus de deux femmes sur cinq déclarent au moins un fait subi dans l’espace public sur les 12 derniers mois, tout en constatant un faible nombre d’infractions d’outrage sexiste déclarées, révélant un décalage entre vécu et signalements.
Lire aussi : Violences faites aux femmes : La Réunion, deuxième département le plus touché
Dans ce contexte, le 25 janvier se veut un levier, installé entre le 25 novembre et le 8 mars, pour sensibiliser, faire évoluer les mentalités et libérer la parole. Mais cette année, la journée prend surtout la forme d’un rappel : les discours sexistes ne sont pas seulement des “opinions”, et le consentement n’est pas une nuance. Il est la ligne de séparation entre l’égalité et la domination, entre la liberté et la violence.


