Guet-apens contre une avocate : Guito Narayanin jugé aux côtés de quatre hommes de main

Le procès de Guito Narayanin s'ouvre ce matin devant le tribunal judiciaire de Mamoudzou où il comparaît pour deux jours aux côtés de quatre hommes de main. L’homme d’affaire réunionnais est suspecté par la justice d’avoir commandité l’agression d’une avocate perpétrée en septembre 2015. En toile de fond de l’affaire : une transaction de plusieurs millions d’euros portant sur l’acquisition d’une carrière, propriété de Frédéric d’Achery lui-même décédé au cours d’une mystérieuse agression l’année suivante.
Le premier acte de cette affaire digne d’un roman noir a pour théâtre le quartier des Hauts Vallons à Mamoudzou. Le 2 septembre 2015, une jeune avocate se rend au cabinet de Me Sylvie Sevin comme chaque matin. Mais ce jour-là, un comité d’accueil, composé de trois types à la mine patibulaire et au visage dissimulé sous des capuches, est embusqué dans l’escalier. Sans crier gare, ils lui distribuent des coups de poing en pleine tête.
La malheureuse doit son salut à un confrère, alerté par ses cris. Fracture du nez, hématomes et syndrome post-traumatique… La jeune avocate est prise en charge par les secours. Très vite, les policiers envisagent qu’il a pu y avoir erreur sur la cible et que la personne visée n’est autre que Me Sylvie Sevin. Laquelle est au cœur d’un contentieux sérieux entre l’un de ses clients, le riche propriétaire terrien Frédéric d’Achery, et un certain Guito Narayanin, homme d’affaire réunionnais implanté sur l’île hippocampe.
Trahis par leur voiture de location et les images de la station de lavage
Mais pour l’heure, la principale préoccupation des policiers est de retracer et d’arrêter les membres du commando, auteurs du guet-apens. Un agent de sécurité les met sur la piste d’un véhicule de location lequel, avant d’être restitué, est passé sous les ballets d’une station de lavage équipée de caméras de vidéosurveillance. Ils identifient à bord du véhicule Salami Issouffou. Dix-neuf mentions au compteur.
Surtout, les enquêteurs récupèrent le nom de celui qui a loué la Ford Fiesta blanche sur les registres de la société Tropik Location. Il s’agit d’un saint-andréen nommé Giovanni Boudia. Il se trouve qu’il n’a pas voyagé seul jusqu’à Mayotte. Sur les listings de la compagnie aérienne, il figure aux côtés de Marc Ferrol, un Bénédictin, et d’un Mahorais établi à La Réunion, Madi Toufaili.
Les membres du commando rongent leur frein en prison
Le commando low-cost se retrouve en garde à vue. L’un d’eux souffle le nom du commanditaire de l’expédition punitive, un chef d’entreprise réunionnais ayant des intérêts à Mayotte. Les contours de l’affaire se dessinent même si à ce stade les autres suspects en disent le moins possible sur le mobile du passage à tabac.
Giovanni Boudia, dépeint comme le cerveau de l’opération, explique avoir reçu 2.500 euros en cash près des locaux de Colipays à l’aéroport Roland Garros par une mystérieuse femme. Le commando de pacotille est mis en examen et écroué. Ils n’en diront pas plus, revenant sur leurs minces aveux au cours de l’instruction. Après une petite année de détention provisoire, tous quatre retrouvent la liberté, placés sous contrôle judiciaire. Sitôt sortis de la prison de Majicavo où ils ont rongé leur frein, Boudia, Ferrol et Toufaili s’empressent de rentrer à La Réunion. Fin du premier acte.
« On vient de faire un an de geôle pour lui »
En août 2016, Guito Narayanin dépose plainte à la gendarmerie pour extorsion de fonds. Il dénonce trois individus qui le font chanter en le menaçant lui et sa famille de représailles. Il leur a bien donné quelques milliers d’euros pour que cessent les intimidations. Mais pour les trois sbires, le compte n’y est pas. Ils estiment le prix de leur silence et de leur période de détention à 250.000 euros par tête de pipe. Il s’agit comme par hasard du trio Boudia, Ferrol et Toufaili. Une enquête est ouverte.
Il y a la version de Guito Narayanin qui se décrit comme la victime d’une machination mais il y a aussi les accusations des hommes de main. Surtout, il y a les révélations de la sœur de Giovanni Boudia qui prétend avoir servi d’intermédiaire pendant la période d’incarcération. Elle livre un enregistrement aux gendarmes où Madi Toufaili échange avec un proche de Guito Narayanin. Extraits : « On vient de faire un an de geôle pour lui. On ne l’a pas dénoncé. Sur nous quatre, il n’y a aucune déposition où apparaît le nom de Guito Narayanin. On a fait notre temps, c’était dur là-bas (..) mais on a tenu le coup ensemble. »
« Quand vous sortirez, chacun aura droit à un joli cadeau »
Toufaili balance au passage Me Saïd Larifou qui est venu leur rendre visite en prison. « Larifou est venu nous voir : Monsieur Narayanin vous demande de ne pas vous affoler, de ne pas donner son nom (..), quand vous sortirez chacun aura droit à un joli cadeau. » Finalement, l’enquête s’enrichit avec des soupçons d’association de malfaiteurs.
Les investigations établissent que les portables d’une belle-sœur de Guito Narayanin et de sa femme de ménage ont servi à joindre Giovanni Boudia à 35 reprises entre le 2016 août et le 5 septembre 2015. Soit avant, pendant et juste après l’agression de l’avocate. Il est notamment question de dix appels entrants passés le jour du placement en garde à vue du cerveau présumé du commando.
Le téléphone de guerre de la belle-sœur
Pire pour l’homme d’affaires : la puce utilisée est la sienne. Plus tard, quant il entre en contact avec la sœur de Giovanni Boudia ou avec l’avocat, la puce utilisée est celle de sa belle-sœur. Laquelle ligne est résiliée après l’incarcération des quatre hommes de main. Le 6 décembre 2016, Guito Narayanin est placé en garde vue à son tour. Il nie toute implication dans le guet-apens.
Le chef d’entreprise ne s’explique pas vraiment sur les raisons du financement du voyage-parloir de la sœur de Giovanni Boudia. Comment comprendre ce SMS de Me Saïd Larifou à Guito Narayanin ? « J’ai rendu visite aux quatre et je me rends à l’aéroport pour regagner Moroni. » Ou encore cette phobie de voir Me Marie Briot entrer dans le dossier. « Surtout pas Briot, surtout Briot (..) essaye de faire en sorte qu’il s’est trompé, je ne sais pas quoi mais tire cette femme de là-dedans (..) », dit-il à la sœur de Boudia alors qu’il est sur écoute.
« J’ai agi par souci humanitaire »
Comment expliquer encore que Giovanni Boudia dit avoir fait un travail de repérage en compagnie de Guito Narayanin cinq mois avant l’agression… près de son cabinet, de son domicile et de son restaurant préféré. Quant aux remises de fonds en faveur de Giovanni Boudia pendant sa détention, l’homme d’affaire, également trésorier de la CCIR, aura cette délicieuse explication : « J’ai agi par souci humanitaire » car il y avait « une menace de suicide ».
Poursuivi pour association de malfaiteurs, Théophane Narayanin dit "Guito", 70 ans, a purgé quatre mois de prison avant d'être placé sous contrôle judiciaire moyennant le versement d'une caution de 75.000 euros, en avril 2017. Il lui est reproché d'avoir fourni des instructions et des renseignements mais aussi d'avoir payé les membres du commando. Les quatre hommes de main sont poursuivis pour violences aggravées par plusieurs circonstances comme le fait que la victime a été agressée en réunion, dans le cadre de ses fonctions d'avocate, avec préméditation et guet-apens.
Association de malfaiteurs
Leur chef, Giovanni Boudia, 46 ans, doit en plus répondre d'association de malfaiteurs pour avoir monté l'opération. Quant à Saïd Larifou, il est poursuivi pour subornation de témoins, soupçonné d'avoir déterminé les quatre hommes de main à mentir à la justice en dissimulant l'identité du commanditaire et en leur rapportant la promesse d'une forte somme d'argent de celui-ci.
Dix ans après les faits, la justice s’apprête enfin à se prononcer sur une agression aussi grave qu’inédite dans l'île pour laquelle des victimes attendent réparation. Et pour laquelle Guito Narayanin caresse toujours l’espoir d’être lavé de tous soupçons en dépit du faisceau de présomptions qui le désigne comme son commanditaire présumé.


