Disparition de deux gramounes : les dessous d’une affaire inextricable

Elle n’avait plus de nouvelles de sa mère, âgée de 83 ans, et de sa tante de 85 ans depuis le 16 mai 2024. Michèle (*) a fait plusieurs fois appel à la police. Elle a eu recours à un détective privé et à une avocate qui a alerté à son tour le parquet de Saint-Denis. Malgré tout, il a fallu seize mois pour qu’un service d’enquête frappe enfin à la porte du bon Monsieur C. Suite du récit.
18 novembre 2024. Six mois se sont écoulés depuis la disparition de Bernadette (*) et de Marie (*), deux sœurs âgées de 83 et 85 ans. Michèle, fille et nièce unique de l’une et de l’autre, n’a pas de nouvelle de la police. Alors, ce jour-là, elle prend son courage à deux mains. Elle se rend dans les locaux de la rue Jean Chatel parce qu’elle connaît une policière. Manque de chance, celle-ci est absente. Le policier qui la reçoit se renseigne sur Monsieur C., l’homme que Michèle suspecte de retenir sa mère et sa tante. Lui aussi semble intrigué. Il prend attache avec une collègue de Malartic.
Michèle file à l’hôtel de police où elle est attendue. Manque de chance, une urgence est intervenue entretemps. « Le lendemain, je me présente avec mon dossier pour rencontrer cette policière et elle m’explique avoir extrait la main courante. » La fameuse main courante prise au commissariat de Saint-Pierre au mois de mai 2024 quand Michèle a cherché à déposer une plainte en vain. « Elle me précise qu’une enquête est menée et que l’on me rappellera », déroule Michèle. Elle indique encore qu’elle a rappelé trois jours plus tard mais qu’elle n’a jamais été recontactée.
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Une plainte et une main courante de plus
Le 27 janvier 2025, Michèle est de retour à l’hôtel de police de Malartic pour déposer plainte concernant des dégradations constatées au domicile de sa mère et de sa tante mais aussi et surtout la mort des deux chats retrouvés mutilés. Dans le procès-verbal, il est fait référence à la main courante portant sur la disparition des deux mamies, enregistrée à Saint-Pierre en mai 2024. « Je pense tout est en lien (..) Je souhaite que tout soit relié et être contactée par votre officier de police pour expliquer plus longuement la situation », précise-t-elle sur le PV. Pourtant, une fois encore, personne ne la rappelle.
Michèle ne désarme pas. Un mois plus tard, elle est de nouveau dans le hall d’accueil de Malartic. Le 25 février, un policier consigne les grandes lignes de l’histoire qu’elle dénonce sur une main courante. Consulté par Zinfos974, le résumé tient sur une page. Il reprend les circonstances de la disparition des deux vieilles dames, indique de troublants changements d’adresse et des mouvements d’argent suspects sur leur compte en banque. Il désigne enfin Monsieur C. comme quelqu’un de potentiellement dangereux.

Une avocate et un détective privé dans la boucle
A cette main courante est adossée une autre déclaration où Michèle se plaint de ne pas avoir pu déposer plainte à Saint-Pierre, en mai 2024. Le policier précise que la localisation de l’appartement de Monsieur C. n’est pas suffisante alors même que les éléments fournis ne devraient pas être un obstacle pour le trouver. Idem pour l’identité du mis en cause.
En avril 2025, Michèle n’a toujours pas de nouvelles de la police. Cela fait maintenant onze mois qu’elle n’a pas revu sa mère et sa tante. Elle n’est même pas certaine de l’endroit où elles se trouvent et encore moins de leur état de santé. Sont-elles bien traitées ? Elle l’ignore. Face à l’inertie de la police, elle prend attache avec une avocate dionysienne et fait appel aux services d’un détective privé à ses frais. Courant avril donc, « le privé » procède à quelques vérifications et collecte des indices qui accréditent les soupçons de Michèle.
Une boîte aux lettres suspecte et des retraits d’argent douteux
Il s’avère que Monsieur C. est bien à la tête d’une association à visée prétendument humanitaire dont l’adresse postale se trouve dans un quartier populaire de Saint-Denis. Sur place, une boîte aux lettres sert de réceptacle au courrier de plusieurs personnes. Y figure le nom de famille des deux sœurs, âgées de 83 et 85 ans. C’est là que le facteur dépose désormais leur correspondance liée aux impôts, à leur banque respective et à leur assurance maladie.
Pourquoi ces changements d’adresse alors même qu’elles ne résident pas sur place ? Surtout, il apparaît que des retraits d’argent ont été opérés sur leur compte bancaire. Pour l’une d’elle, le distributeur de billets crache jusqu’à 1.000 euros à la fois en début de mois, quelques jours avant le versement de sa pension d’un montant quasiment équivalent. Selon nos informations, le compte a même été siphonné en deux opérations, le même jour d’octobre 2024, pour un montant total de 1.500 euros.
Les mamies ne seraient pas des cas isolés
D’autres questions interrogent comme la nécessité impérieuse pour les deux gramounes d’avoir procédé au renouvellement de leur carte bancaire plusieurs mois avant la date d’expiration. Comment encore des employés de banque, par essence prudents, ont-ils pu valider de telles opérations en présence de vieilles dames accompagnées d’un parfait inconnu ? Mystère.
Mais une simple visite jusqu’à la boîte aux lettres de l’association humanitaire révèle une autre surprise. D’autres noms de personnes sont inscrits de façon récente ou ancienne. L’un d’eux est celui du brave monsieur, visiblement malade, qui chemine dans le sillage de Monsieur C. comme s’il était son homme à tout faire. D’autres identités pourraient indiquer que les deux gramounes ne sont pas des cas isolés.
La plainte de l’avocate souligne « l’urgence de la situation »
Une fois en possession du rapport établi par le détective privé, l’avocate de Michèle a rédigé une plainte qu’elle a déposé en main propre au parquet de Saint-Denis, accompagnée de toutes les pièces susceptibles d’étayer les soupçons qui pèse sur Monsieur C. Sur cette lettre de trois pages que Zinfos974 a pu consulter, le conseil livre un récit précis et circonstancié de l’ensemble des éléments collectés par sa cliente et par le détective privé. Elle relate de façon chronologique les différentes démarches entreprises par Michèle pour déposer plainte auprès des services de police, tant à Saint-Pierre qu’à Saint-Denis.

« Compte-tenu de l’inaction des forces de police, Madame se voit contrainte de déposer une plainte simple entre vos mains pour les faits dénoncés par la présente des chefs d’enlèvement, séquestration, de sévices graves ou actes de cruauté sur animaux, abus de faiblesse, dégradation de biens et vols ainsi que pour tout autre crime ou délit que l’enquête révèlera comme étant constitué », souligne l’avocate. Et de conclure : « Je vous remercie de bien vouloir prendre en considération l’urgence de la situation compte tenu de l’âge et de l’état de santé des victimes mais également du temps écoulé depuis leur disparition. »
Lettre au directeur de la police et au Préfet
Après une démarche aussi étayée et alarmiste, l’avocate et sa cliente imaginent que les choses vont se dénouer rapidement. Mais, étonnamment, la situation reste figée. Deux mois s’écoulent et toujours rien. Las, Michèle se résout à écrire au Préfet de La Réunion dans les premiers jours du mois de juin. A la mi-juin, la réponse tombe : « Très sensible à votre demande, j’ai transmis votre dossier à Madame la procureure de la République », écrit le secrétaire général de la préfecture. Même s’il s’agit d’une lettre formelle, Michèle pourrait s’attendre à ce que le parquet de Saint-Denis accélère le mouvement.
Mais les vacances australes touchent à leur fin et toujours pas de signe de vie de la police. Alors, en désespoir de cause, Michèle rédige deux lettres manuscrites où elle reprend la chronologie de son appel à l’aide. Les missives sont expédiées en recommandé avec avis de réception au Directeur territorial de la police nationale (DTPN) et à Monsieur le Préfet de La Réunion, le 1er septembre 2025.
Zinfos974 alerté et la police judiciaire enfin saisie
Michèle raconte toute son histoire à Zinfos974, le 11 septembre. Cela fait déjà cinq mois que le parquet a été sollicité par l’avocate. Les choses s’accélèrent comme par miracle. Le lendemain matin, Michèle est convoquée à Malartic pour audition par le Service territoriale de la police judiciaire (STPJ) et, dans l’après-midi, Monsieur C. reçoit la visite de la police dans son appartement du Chaudron où les deux gramounes se trouvent. Sur place, et c’est heureux, les enquêteurs n’auraient pas relevé de difficultés majeures.

Syndrome de Stockholm ? La mère de Michèle assure qu’elles sont bien où elles se trouvent et qu’elles entendent rester chez Monsieur C. et sa compagne. Est-il normal que Monsieur C. ait pu extraire de son propre chef deux dames âgées, aujourd’hui très fragiles, pour les mettre sous sa coupe ? Est-il normal qu’il ait procédé à des changements d’adresse, de compte en banque et/ou d’agence bancaire et de carte de retrait ? Par charité chrétienne et par pur esprit pratique dénués d’arrière-pensées financières ? En tout cas, la justice ne semble pas trouver matière à y redire puisque la situation perdure à ce jour.
Rencontre dans la salle des pas perdus
La première rencontre de Michèle avec sa mère a finalement eu lieu dans la salle des pas perdus du tribunal de Champ Fleuri, quelques jours plus tard. Monsieur C. et sa compagne les y avaient amené sur les conseils de la police. Le couple veillait au grain, refusant de la laisser seule avec sa fille et son avocate. Ce qui a donné lieu à quelques échanges à fleuret moucheté.
Bernadette a refusé tout net de dialoguer avec sa fille. Elle a crié de toutes ses forces à sa fille qu’elle les avait abandonnées sans jamais se soucier de leur sort. Ni même de leur avoir rendu visite. L’échange a tourné court tellement le dialogue était impossible. Au bout de quelques minutes, Michèle a été contrainte d’abandonner.
L’espoir de jours meilleurs
Monsieur C. et sa compagne ne se sont pas fait prier pour repartir bras dessus bras dessous avec les deux gramounes. Affaiblies, elles se sont révélées incapable de marcher seules. Si bien qu’elles ont cheminé vers la sortie du palais de justice, encadrées de Monsieur C. et de sa compagne. La scène s’est déroulée sous le regard attristé de Michèle et sous les yeux éberlués de quelques témoins.
Michèle, en dépit de la situation, ne compte pas en rester. Elle persiste à dire que sa mère et sa tante ont été arrachées à leur bonheur simple par la cupidité d’un homme. Elle espère que sa mère et sa tante pourront rejoindre un établissement qui prendra soin d’elles dans un futur proche. Elle n’a pas renoncé à sa plainte. Elle sait que le chemin de la réconciliation sera long et sans doute semé d’embûches. Mais elle garde espoir de jours meilleurs pour peu que la justice s’en mêle enfin…


