Des centaines de milliers d’euros pour illuminer les champs… avant que tout ne disparaisse

Ce mercredi, Extinction Rébellion se mobilise devant la sous-préfecture de Saint-Paul pour alerter sur l’installation massive de lampes LED solaires dans les champs, financées via des dispositifs publics et posées par des sociétés privées. Une grande partie de ces équipements est déjà volée ou hors d’usage. Malgré un recentrage de la réglementation, la SEOR réclame le retrait de ces éclairages, qu’elle considère comme une pollution lumineuse dangereuse pour la faune et la flore.
Chez Enzo*, producteur d’ananas dans le secteur de Cambourg, à Saint-Benoît, l’affaire a été pliée en quelques jours.
« J’avais vu les annonces sur Facebook pour des lampes solaires gratuites, j’ai appelé un mercredi et dès le vendredi ils étaient prêts pour venir chez moi pour les installer », se souvient le producteur d’ananas. C’était en février dernier.
Le mardi suivant, pas moins de 2 000 lampes solaires équipées de détecteurs de mouvement avaient fleuri au milieu de son champ. Il ne connaît pas le montant réel de l’opération, sauf qu’elle doit être gratuite pour lui. Depuis, une vingtaine de lampes ont arrêté de fonctionner. Il attend toujours qu’on vienne les remplacer. Il attend toujours que l’installation soit « contrôlée ».
Pour l’heure, l’agriculteur se dit plutôt satisfait de l’opération, voyant une façon de lutter contre les vols dont il est régulièrement victime : « La nuit, ça éclaire le champ comme en plein jour quand quelqu’un passe devant, c’est plus dissuasif. »
Vols en série et installations abandonnées
Mais l’agriculteur a bien conscience d’être une exception. Chez beaucoup de ses confrères, les fameuses lampes ont déjà disparu, parce que hors service, mais surtout parce qu’elles ont été volées.
Chez un autre agriculteur bénédictin, sur le millier de lampes installées chez lui, 300 avaient disparu quelques semaines plus tard, volées en une seule nuit. Il a porté plainte.
À Saint-Benoît, dans d’autres champs, des dizaines, voire des centaines, de piquets en bois trônent désormais sans aucune lampe à leur sommet. Des lampes ensuite revendues sur le web ou installées chez des particuliers. Notre producteur d’ananas observe depuis quelques mois des habitations toujours mieux éclairées la nuit.

Un dispositif jugé aberrant par les acteurs locaux
Pour un observateur du monde agricole dans l’Est, le dispositif revient à une « vaste arnaque, c’est du gaspillage d’argent public alors que les temps sont difficiles. Certaines lampes éclairent toute la nuit pour rien, on en a installé dans les champs de cannes, en bord de route, c’est du n’importe quoi ».
Il nous emmène dans une exploitation où des dizaines de piquets ont été installés le long d’un champ de… pommes de terre. « Qui va aller gratter la terre pour aller voler des patates la nuit », s’amuse-t-il. Là encore, la moitié des lampes ont disparu.
Pour les autres, il prédit un avenir à court terme : « Quand elles ne sont pas volées, elles vont rapidement tomber en panne ou être emportées par le vent et la pluie, les piquets sont tout juste enfoncés dans le sol ».
Les Certificats d’Économie d’Énergie dans le viseur
À l’origine, le dispositif dénommé Certificats d’Économie d’Énergie (CEE) relatifs à la rénovation d’éclairages extérieurs. Il vise à permettre la réalisation d’économies d’énergie dans les secteurs résidentiel, tertiaire, transport, agriculture, industrie et réseaux, en obligeant certains acteurs à promouvoir des actions efficaces d’économies d’énergie auprès des consommateurs.
Il s’agit de fournisseurs d’électricité, de gaz ou de producteurs de carburant et de fioul domestique, dont les ventes dépassent un certain seuil. Ils reçoivent un CEE pour chaque kWh d’économie d’énergie réalisée à la suite de leur incitation, généralement financière. Des sortes de « droits de polluer », dénonce le collectif Extinction Rebellion dans un communiqué.
Pour installer un maximum de lumières, les campagnes ont également fleuri ces derniers mois sur les réseaux sociaux, à grand renfort de slogans “agressifs”, à destination des agriculteurs, poussant à la « surconsommation ».
Des montants considérables
Cité par le collectif, Pascal Dijoux, agriculteur au Tampon, explique avoir été sollicité en juillet « par une entreprise qui me proposait d’installer des LED sur mes terres agricoles pour une quantité équivalente à 1 000 lampes par hectare avec un coût subventionné de 39 euros TTC l’unité sur 3 hectares de terrain. Le montant total était de 117 000 euros ». Il a finalement décliné l’offre, mettant en avant des impacts sur la faune, la précarité des installations face aux cyclones et le risque de voir tout le dispositif terminer rapidement dans la ravine la plus proche.
Le mal est déjà fait. Selon le média Parallèle Sud, plus de 50 000 petites lampes auraient été semées dans les champs de l’île.

Une problématique nationale
L’invasion ne concerne pas que la Réunion : en Guadeloupe, une quinzaine d’associations se sont regroupées au sein d’un collectif « Lannuit pa Gwanjou » et ont alerté dès début novembre les instances gouvernementales, indique le collectif.
Localement, le Parc national a saisi le Procureur de la République. Le président de la SEOR, Christian Léger, a écrit au préfet.
Des aménagements “illégaux” avec l’aide de l’Etat
L’association, qui a pris en charge plus de 50 000 oiseaux en détresse depuis 1997, en majorité en raison des perturbations produites par les éclairages artificiels, alerte l’État sur les conséquences du dispositif pour la faune.
Alors que la SEOR se bat pour sensibiliser le plus grand nombre aux effets de la pollution lumineuse, via notamment l’opération des « Nuits sans lumières » ou encore le déploiement de photomètres et d’un réseau de bénévoles pour recenser les éclairages illégaux, l’association craint de voir tous ces efforts « acquis année après année, sur le point d’être réduits à néant par des aides publiques incitant les particuliers et les entreprises à multiplier à outrance des dispositifs d’éclairage LED extérieurs ».
La SEOR dénonce un système « très lucratif » pour les entreprises concernées, « en commandant des éclairages au plus bas coût (souvent directement en Chine) ». Des éclairages dont « l’immense majorité ne respecte pas la réglementation en vigueur (…) Nous sommes donc dans une situation où des aménagements illégaux et gravement impactant sur la biodiversité locale sont réalisés avec l’aide de l’État, si ce n’est à son initiative, et avec des fonds publics ».
Des besoins qui “n’existaient pas à la base”
Pour l’association, « Il est stupéfiant de constater qu’une mesure présentée comme écologique ou en faveur d’économies énergétiques consiste finalement à créer des éclairages là où il n’y en avait pas, ou à remplacer des éclairages modestes par d’autres plus puissants ».
Au final, au bas mot, des centaines de milliers d’euros pour des lampes dont l’utilité est largement remise en question, souvent pour des besoins qui n’existaient pas à la base.

Une réaction tardive de l’État
Les mobilisations ont en partie porté leurs fruits, un arrêté a été pris par le gouvernement le 24 novembre pour limiter le bénéfice du dispositif à l’État et à ses établissements publics, aux collectivités territoriales et à leurs établissements publics, et en le limitant à l’éclairage public, pour remplacer les vieilles lampes par des LED moins énergivores.
Un appel à retirer les éclairages non conformes
Ce qui n’empêche pas la mobilisation. Extinction Rebellion sera présent mercredi devant la sous-préfecture de Saint-Paul pour alerter le public en déposant (puis récupérant) des lampes LED hors d’usage. Le collectif appelle les agriculteurs à refuser le dispositif « qui pousse à la surconsommation en créant des besoins d’éclairages inutiles ».
Il appelle également le préfet à faire adopter localement « un arrêté préfectoral qui limiterait la puissance des éclairages extérieurs ».
La SEOR va plus loin en demandant le démantèlement immédiat de tous les dispositifs d’éclairage non conformes à la réglementation de 2018.
L’association demande par ailleurs des contrôles « stricts et systématiques » sur les prestataires proposant la vente et l’installation du dispositif et exige des communes qu’elles assument leurs responsabilités quant à l’application de la réglementation de 2018.
La Chambre d’agriculture réagit
Interrogé, le président de la Chambre d’agriculture, Olivier Fontaine, confesse avoir refusé l’installation de ces lampes chez lui : « On m’a proposé mais j’ai refusé ! » À ses yeux, « on devrait plutôt aider les agriculteurs de façon plus concrète ».


