Dédicace aux Salaziens...

Qui est cet homme vieillissant assis à la tablée,
Loin des rires de la jeunesse et des commentaires familiers,
Le regard perdu dans les limbes de son esprit, émanations secrètes de chevauchées sauvages dont il est l’unique cavalier ?
Ses oreilles n’entendent plus très bien, il faut parler fort… mais il préfère tout autant s’absenter et jouir d’une tranquillité intérieure où les points d’interrogation n’existent pas…
Il ne souhaite pas participer aux diatribes ou à la fougue des opinions… Il préfère Rêver…
Dans ses yeux je crois lire l’immensité de l’absence, portes infranchissables de ses arcanes…
Dans son sourire, le pardon d’être là par sa présence car il sait qu’on lui reproche ses échappées volontaires, sa manière de ne jamais prendre position, cette abdication silencieuse mais souhaitée…
Qui est cet homme dont chaque ride raconte une histoire ?
Qui est cet homme qui n’a jamais dit "je t’aime" ?
Qui est cet homme qui n’a jamais serré dans ses bras ?
Il croit sûrement qu’il ne saura trouver les gestes et les mots qui apaisent les blessures, adoucissent l’âme, donnent l’illusion de la dignité aux chagrins…
Il croit inutile d’exprimer sa fierté d’être époux, père et grand-père… N’est-ce pas une évidence de la nature ? Peut-on lui reprocher la futilité des paroles et leurs inconsistances ? Peut-on travestir sa pudicité ?
N’est-il pas d’un temps où les mots revêtaient l’étoffe d’un ordre ou d’une demande, où les sentiments ne laissaient pas la place au doux baiser maternel ou à la caresse d’un aïeul,
N’est-il pas d’un temps où l’on enfouissait ses émotions, où les émois choquaient pour leur indécence, où la parole était l’apanage du Paternel…
Soudain…
Cet homme s’anime, ses prunelles s’enfièvrent, sa bouche ne se tait plus, ses lèvres se muent tel un torrent trop longtemps retenu…
Ses paroles sont emportées, animées, vivantes…
Une seule évocation a provoqué ce déluge de souvenirs, cette cascade narrative qui ne cesse de chanter comme un kayamb,
Sept syllabes emmêlées ont suffi à cette renaissance : S A L A Z I E
Je deviens jalouse de ces paysages, de ces sons, de ces couleurs,
Je deviens jalouse de ces hommes et de ces femmes qui continuent de vivre en lui, de loger dans son cœur fatigué, de prendre possession de son souffle à leur insu, de faire vibrer la voix devenue chaude et généreuse,
Je deviens jalouse car ils peuplent une part de cette âme qui m’est si précieuse et que je n’aurai jamais,
Je deviens jalouse de cet Amour…
Cet homme est mon Père.
Circé



