Cyclone Chido : « On a vu l’horreur ! Je suis encore traumatisé »

Max Demoulin vit à Mayotte depuis 2015. Le jeune capitaine de bateau est l’un des rares professionnels du monde maritime à avoir sauvé son outil de travail sur l’île de Petite Terre où il vit entouré de son père, sa belle-mère, d’amis et collègues de travail. Le capitaine de 27 ans raconte à Zinfos974 comment il a traversé l’épisode dantesque du cyclone Chido. Une interview qui a pu être menée à bien grâce à un téléphone satellitaire puisque la connexion du réseau mobile ne le permettait pas.
Zinfos974 : Comment allez-vous ?
Max Demoulin : Plus d’électricité, plus d’eau ! On a pris vraiment cher. On vide les frigos parce que toute la nourriture va se perdre. Et on charge nos téléphones sur les batteries des voitures…
Que faites-vous à Mayotte ?
Je suis né en métropole mais j’ai passé la moitié de mon enfance à Madagascar. Je suis arrivé à Mayotte en 2015. On est prestataire nautique, on propose des balades en mer. Parmi tous les prestataires, il ne reste pratiquement plus que nous en bateau opérationnel.
Comment avez-vous pu le préserver ?
On l’a sorti de l’eau pour le mettre sur le parking devant la maison. On l’a débâché et bien attaché au mur. Il n’a pas bougé, pas une égratignure, juste un plexiglas qui a cassé, mais rien de méchant.
Le bateau est opérationnel, donc on est prêt à le mettre à l’eau pour venir en aide aux gens.. L’Armée devrait faire appel à nous très rapidement. Nous serons sûrement réquisitionnés, comme cela l’a été lors du covid. Après, comme les chemins sont encombrés, ça va être compliqué.
Pourquoi les bateaux des forces publiques n’ont pas été mis à terre également ?
Il y a un gros souci de négligence du matériel dans la Marine vu que ça ne leur appartient pas. Ils ne leur restent que 2 ou 3 intercepteurs opérationnels. Ce qui est vraiment rien par rapport à toute la flotte qu’ils ont. Ça représente à mon avis 10% de la flotte entière des forces de l’ordre sur Petite Terre. Concernant les barges, c'est pareil, il n’en reste qu’une en service sur au moins 5.
Avez-vous pris au sérieux l’approche du cyclone ?
J’ai la version payante de Windy donc je suis la météo de près. La version premium est hyper fiable. Deux voire quatre jours avant, je savais qu’on allait prendre très très cher.
Même s’il y avait une incertitude sur le fait que l’œil passe à plus ou moins 100 km de l’île, il fallait prendre la chose au sérieux et ne pas jouer avec dame nature.
Grâce à Windy et ses mises à jour régulières, j’ai eu cet avantage par rapport aux autres et je n’ai pas pris le problème à la légère. J’ai pris les mesures nécessaires pour limiter au maximum la casse, autant pour le bateau que pour la maison. Par contre, beaucoup beaucoup de personnes ont pris le cyclone à la légère et il y a énormément de casse bien que la préfecture a très bien fait son travail en termes de prévention. Le préfet n’a pas sous-estimé le phénomène parce qu’il a bien prévenu la population en envoyant des messages sur les téléphones de tout le monde. Après, les gens ne s’attendaient pas à prendre des rafales à 296 km/h quand même.
La mémoire collective sur un tel phénomène n’a donc pas joué...
Il faut remonter à 1984 pour trouver le premier œil, de mémoire d’homme, qui a frappé Mayotte. Ça avait fait très très mal mais il y avait 68 km/h de moins, ça joue.
Comment s’est déroulée la journée de samedi ?
Je me lève à 6h, il n’y a pas encore trop de vent. Il y a des rafales à 60 km/h et je passe toute la matinée dehors à observer le changement météo. Et puis sous les coups de 9h - 10h, le vent s’accélère, il passe à 100 km/h, 160 et puis pendant 3 heures environ, soit entre 10h et 13h, on a pris une moyenne de 226 km/h.
Qu’avez-vous constaté après ?
Il ne reste plus rien sur l’île. Tout est rasé. La Marine nationale est à terre, la barge de ravitaillement est échouée. Il ne reste plus rien des deux vedettes maritimes Verdon de la gendarmerie maritime. Il ne reste plus rien du bateau des Affaires maritimes. La tour de contrôle de l’aéroport est complètement détruite. Il n’y a que les avions militaires qui peuvent se poser. On est vraiment dans un climat de guerre.
Avez-vous vécu des cyclones à Madagascar ?
Non, c’est mon premier œil du cyclone. Jusqu’à présent, j’ai vécu des dépressions ou des queues de cyclone mais rien de tel.
Que craignez-vous pour les prochains jours ?
On est vraiment très inquiet par rapport au stock de nourriture qui commence à pourrir parce que les frigos ne fonctionnent plus. Il y a énormément de foyers qui sont privés d’électricité.
Il n’y a qu’un quartier, vers Majicavo - un quartier très privilégié - qui a retrouvé l’électricité mais ça ne concerne qu’un tout petit millier d’habitants, sur 450 000… Après, vous savez que la moitié de la population n’est pas recensée ici.
Présentez-nous Petite Terre. Connaît-elle les mêmes soucis que Grande Terre avec des clandestins ?
Oui. Je suis en scooter, après l’œil du cyclone, pour aller voir l’état des bateaux avec mon coloc qui est capitaine lui aussi. On a vu l’horreur ! Je suis encore traumatisé. J’ai vu des gangs avec des jeunes de 15 ans munis de machette vider les magasins. J’ai vu des mamans pleurer, des enfants tout seuls, démunis dans la rue. Je suis rentré chez moi, car il me restait que 5% de batterie. Je suis sorti dans la rue couteau à la main, prêt à me défendre en cas d’agression. Il faut savoir que c’est un endroit déjà insécuritaire de base. Il y a beaucoup de violence et dans cette situation, on sait que les jeunes, ils vont crever la dalle et qu’il va y avoir des cambriolages, des pillages. C’est vraiment un climat de guerre.
Est-ce que vous vous barricadez ?
On se barricade dans la maison. On ne sort que le jour. Il y a quand même beaucoup de militaires présents sur zone, il y en a même qui tournent la nuit pour voir s’il y a des jeunes qui font n’importe quoi. À Petite Terre pou l’instant ça va mais je pense qu’il n’y aura pas assez d’effectifs pour couvrir la Grande Terre. On est coupé de communication avec le sud. On ne sait pas ce qui se passe là-bas.
Combien de jours pensez-vous tenir ?
Je pense que c’est l’affaire d’une petite semaine. Je pense qu’après, on aura des rations. Peut-être que les supermarchés vont rouvrir ce lundi ou après-demain. On ne pouvait pas circuler en voiture jusqu’à ce dimanche matin mais les routes ont été déblayées maintenant (dimanche soir, ndlr)
Hormis les dégâts matériels, auriez-vous vu des scènes plus délicates… ?
Non, je n’ai pas vu de corps jusqu’à présent. Officiellement, on a quatorze morts mais à mon avis les autorités vont commencer à en dénombrer beaucoup dans peu de temps.
Quelle est d’après vous la proportion de maisons faites de bois et de tôles ?
Je dirais 65% sont faites en bois tôles et 35% construites en dur. Mais même en dur, certaines maisons ont été touchées. J’ai vu des murs de béton reculer de 15 mètres, j’ai des photos où on voit bien où était le mur avant et qui se retrouve au fond du jardin. On se demande comment c’est possible…
Découvrez les images prises par Max Demoulin :









