“Arbre à strings”, chat “crucifié”... Que se passe-t-il dans ce cimetière de Bras-Panon ?

À l’écart des routes, mangé par la végétation et les rumeurs, le vieux cimetière de Bras-Panon est devenu le théâtre discret de cérémonies vaudouistes, de rituels nocturnes, pratiques occultes ou autres magies noires. Reportage dans un lieu où le sacré, la peur, la superstition et la mémoire se confondent.
Le portail n’existe plus. À sa place, un petit chemin de caillou entre deux murets instables, avalé par les lianes et les goyaviers sauvages. Il faut s’y glisser en retenant sa respiration, comme si l’air lui-même devenait plus dense à mesure que l’on pénètre dans le vieux cimetière abandonné de Bras-Panon. Ici, le silence n’est jamais complet : il est traversé par le froissement des feuilles, le bourdonnement lointain de la canne à sucre, et ce bruit plus indéfinissable encore, mélange de vent et de souvenirs.
“Il se passe des choses pas propres ici, depuis plusieurs années, marque de sorcellerie, rites vaudous”, souffle un fin connaisseur des lieux, dont nous avons volontairement tu le nom. Une corde suspendue à un arbre. Des clous rouillés sur le tronc, où des poupées y sont régulièrement accrochées, tout comme des portraits et, plus récemment encore, de la lingerie féminine. “L’arbre à strings”, comme il se fait renommer. Des ossements tapissent le sol terreux. Les tombes apparaissent peu à peu, désordonnées, inclinées, parfois éventrées par les racines ou volontairement profanées et creusées.
Survivance rituelle d’un cimetière proche de l’abandon
Certaines pierres tombales ont perdu leurs noms, effacés par le temps et l’humidité. D’autres conservent des inscriptions à demi lisibles, dates du XIXᵉ ou du début du XXᵉ siècle, vestiges d’une époque où Bras-Panon n’était qu’un territoire de plantations, de travailleurs engagés, de migrations contraintes. La mort, ici, porte encore les marques de l’histoire coloniale.
Mais le cimetière n’est pas seulement un lieu de mémoire. Il est vivant, d’une vie trouble et clandestine. “L'œuvre de charlatans”, nous confie-t-on, avec détermination et colère. Au pied de plusieurs sépultures, des bougies consumées laissent des coulures épaisses de cire noire, rouge ou blanche. Des bouteilles de rhum à moitié pleines, des coquillages disposés en cercle, des tissus noués aux branches basses : autant de signes qui ne relèvent pas du hasard. Les habitués du quartier le savent. “La nuit, il se passe des choses”, glisse un riverain, sans vouloir s’attarder.
Chat “crucifié”, rumeurs de foetus
Sur le sol humide, on distingue des traces de pas récentes, parfois mêlées à des symboles tracés à la craie ou à la cendre. Tout comme des cocos, fraîchement ouverts au milieu de vannes. Ici, une croix inversée griffonnée à la hâte. Là, un dessin plus ancien, presque effacé, dont la signification échappe au profane, là où le vaudou réunionnais, nourri de croyances africaines, malgaches, indiennes et chrétiennes, n’a rien d’un folklore figé. Il s’adapte, se transforme, se dissimule.

Des poulets sont régulièrement retrouvés pendus sur le grand manguier, quand d’autres jonchent régulièrement le sol, décapités. “J’ai tenté de sauver un chat crucifié vivant sur la grande croix au milieu du cimetière, agonisant”, concède notre témoin. Il se gratte finalement la tête, sous sa casquette, et bien gêné, avant de confirmer avoir ramassé ce qu’il pense être un “foetus”. Une rumeur, proche de la légende urbaine, que les gendarmes, contactés, ont écartée.
Un habitué des lieux : “C’est quand même insultant de trouver ce genre de choses dans un lieu aussi sacré.”
Dans un coin du cimetière, à l’abri d’un flamboyant aux racines tentaculaires, une tombe se distingue par l’accumulation d’objets. Des fruits en décomposition, des fleurs fanées, un petit paquet enveloppé dans un tissu rouge. L’odeur est forte, sucrée et métallique à la fois. Rien de spectaculaire, rien de sanglant, mais une mise en scène précise, codifiée. Ici, on ne vient pas par hasard. On vient demander, remercier, conjurer. “Ou profaner, n’en démord pas notre guide. C’est quand même insultant de trouver ce genre de choses dans un lieu aussi sacré. Un lieu de recueillement où les familles viennent veiller leurs défunts.”
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Le jour, la lumière filtre à travers les feuillages, dessinant des ombres mouvantes sur les stèles. Mais à la tombée de la nuit, le cimetière change drastiquement de visage. Les témoignages évoquent des “chants sourds”, des “murmures”, parfois le “battement régulier d’un tambour étouffé”. Il se dit que des silhouettes entrent et sortent, rapidement, sans lumière. La peur, à Bras-Panon, se transmet souvent par le bouche-à-oreille. “On sait ce qu’il s’y passe, on en parle pas”, assure-t-on dans la ville. Même la mairie a arrêté d’y envoyer ses agents communaux, préférant déléguer l’entretien à des entreprises privées. “Deux à trois fois par an”, nous confirme-t-on. Ou “tous les deux mois”, en fonction des interlocuteurs.
Quelles protections ?
Officiellement, il ne s’agit pas d’un site abandonné, non entretenu, et dont l’accès serait prohibé. Et bien navrée semble la municipalité devant de tels agissements dans un cimetière dont elle a la responsabilité. Les pratiques rituelles, tant qu’elles ne troublent pas l’ordre public, relèvent de la sphère privée. Le Code pénal précise que “toute atteinte à l'intégrité du cadavre, par quelque moyen que ce soit, est punie d'un an d'emprisonnement et de 15.000 euros d'amende (...) La violation ou la profanation, par quelque moyen que ce soit, de tombeaux, de sépultures, d'urnes cinéraires ou de monuments édifiés à la mémoire des morts est punie d'un an d'emprisonnement et de 15.000 euros d'amende.”
L’inquiétude persiste, alimentée par les découvertes ponctuelles : carcasses d’animaux, restes de repas cérémoniels, objets volontairement brisés. Le mot “sacrifice” circule, lourd, imprécis, chargé de fantasmes. Et rend surtout poreuse la frontière entre les coutumes traditionnelles (même les plus obscures qu’il soit), le profane et évidemment la dimension juridique.
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La mairie voudrait reprendre la main. “A savoir mener à bien le recensement des tombes, afin de faire classer le cimetière au patrimoine”, selon une source proche de la Ville. “Depuis plusieurs années, les archives et le service funéraire de la commune mènent un travail minutieux de recensement des tombes du cimetière, ajoute justement la mairie. L'objectif est d'inventorier l'ensemble des sépultures et d'identifier les défunts. Cette tâche s'avère particulièrement ardue, le cimetière ayant été créé au XIXe siècle, époque pour laquelle les informations disponibles sont souvent altérées par le temps.” Ce qui impliquerait, en clair, une meilleure protection par la loi. L’idée d’y installer des caméras aurait également fait son chemin.

Croyances marginalisées
D’après plusieurs écrits anthropologiques de La Réunion, le cimetière de Bras-Panon est surtout le révélateur d’une société où le rapport aux morts reste central. Et à La Réunion, les ancêtres ne sont jamais très loin. On leur parle, on les craint, on les invoque. Le cimetière, aux allures abandonnées, devient alors un espace de liberté rituelle, loin des regards et des normes, un lieu où s’expriment des croyances marginalisées.
En quittant les lieux, le sentiment n’est pas celui d’une menace immédiate, mais d’un malaise diffus, pesant. Comme si le cimetière refusait de se laisser enfermer dans une seule interprétation. Pas vraiment un repaire de sorciers ni une totale friche funéraire non plus, il est un entre-deux, un territoire de l’ombre où se croisent la détresse humaine, la foi et la transgression. “Régulièrement, après avoir nettoyé les lieux, les tombes, nous glisse un habitué des lieux, je sens et je rêve que les morts me disent “merci” et qu’ils sont en paix, dans le repos”. Première fonction de tout cimetière...


