Airbags tueurs : des drames et un scandale d’État à La Réunion

Déjà au moins deux morts et trois blessés graves dans l'île depuis 2020 en lien avec l'affaire “des airbags tueurs”, connue des professionnels du secteur automobile depuis plus de dix ans. Une semaine après un nouveau drame qui a coûté la vie à un jeune chef d'entreprise sur la NRL, le débat sur la responsabilité et/ou l'inertie des constructeurs, des concessionnaires locaux et de l’État est relancé. L'idée d'une commission d'enquête parlementaire fait son chemin.
La Réunion, comme d'autres départements d'Outre-mer, n'est pas épargnée par les “airbags tueurs” qui continuent d'équiper des dizaine de milliers de véhicules sous nos cieux en 2025. Alors que le scandale fait rage depuis plusieurs années, un homme de 37 ans, établi à La Réunion depuis une douzaine d'années, vient de payer de sa vie la présence d'un airbag Takata, logé dans le volant de sa Honda Jazz de 2003. Dorian Hamel circulait sur la NRL au niveau de La Grande Chaloupe quand il a perdu le contrôle de son véhicule. Selon les premières constatations des enquêteurs et les résultats de l'autopsie, il a été tué par des projectiles à la suite de l'explosion de son airbag.
Réputé pour sa joie de vivre, le loueur de voiture, qui avait créé sa petite entreprise à La Possession en 2012, ignorait manifestement que son véhicule acheté d'occasion faisait l'objet d'un rappel de la part de Honda. Par contre, le constructeur savait depuis 2009 que l'équipementier Takata, avec qui il avait noué des relations d'affaires étroites, fabriquait des airbags potentiellement dangereux. Ses Honda Civic et Jazz de 2003 ont d'ailleurs fait l'objet d'une campagne de rappel massive à l'issue de leur divorce en 2015, y compris en France. Aux Etats-Unis, la firme Honda devra mettre la main à la poche à hauteur de 600 millions de dollars pour indemniser les victimes.
Un scandale mis à jour en 2014
L'extrême dangerosité des airbags Takata ne date donc pas d'hier. Le risque d'explosion de leurs capsules de nitrate d'ammonium, sous l'effet d'une alchimie combinant chaleur et humidité, a été décelé au début des années 2000 aux États-Unis. Le scandale, quant à lui, a été mis sur la place publique par les autorités américaines dès 2014. Les risques que font courir ces bombes à retardement ne peuvent pas être ignorés puisque, déjà à l'époque, il est annoncé que plus de 120 millions de véhicules à travers le monde en sont équipés.
Comme les autres, le constructeur BMW est au parfum. Dès juillet 2014, dans une dépêche de l'Agence France Presse, il est fait état d'une “campagne de rappel concernant les exemplaires d'une ancienne génération de BMW Série 3 produite entre mai 1999 et août 2006”. Soit 1,6 million de berlines allemandes. “Il s'agit d'une mesure de précaution volontaire pour minimiser le risque d'ouverture anormale de l'airbag”, croit bon de préciser la firme au sujet de cet équipement de sécurité fabriqué par l'entreprise japonaise Takata.

De longues années d'omerta
Seize longues années vont s'écouler sans que le constructeur allemand ou ses distributeurs successifs à La Réunion ne s'émeuvent des risques encourus par de nombreux automobilistes. C'est d'autant plus vrai que les conditions climatiques dans l'île démultiplient le risque d'explosion des airbags incriminés en cas de choc même léger au fil du temps.
Il faut attendre le 20 janvier 2020 pour que la firme BMW AG informe officiellement LEAL Réunion. Une nouvelle alerte est diffusée en avril 2020 et en juillet le constructeur fait savoir que les pièces de rechange pour la CEE sont sur le point d'être disponibles. Que de temps perdu !
Sébastien : “Comme une grenade qui éclate”
C'est d'autant plus vrai que le 6 mai 2020, Sébastien, un Portois de 35 ans, est très grièvement blessé au volant de sa BMW... Série 3 à l'occasion d'une sortie de route à Bérive au Tampon. Le père de famille, qui exerce le métier de grutier, ne se souvient plus de rien quand il se réveille sur son lit au CHU de Saint-Pierre. Devant le miroir de sa chambre d'hôpital, le jeune homme n'en croit pas ses yeux. “J'avais un gros bandage imbibé de sang sur la tête, une sonde et une perfusion. Je n'arrivais pas à ouvrir la bouche et je me disais : Qu'est-ce qu'il s'est passé...” Frappé “d'amnésie totale”, comme lui a dit le médecin, il a sans doute été protégé d'un choc psychologique encore plus sérieux que celui qui l'a frappé ce jour-là.

Sébastien sait qu'il a failli perdre la vie. “La petite bobine, qui fait péter l'airbag, a explosé puissance dix. Ça a fait un bruit de tonnerre comme une grenade qui éclate.” Les riverains ont entendu une déflagration. “Comme un coup de feu alors qu'ils étaient à 100 mètres.” Des projectiles ont percuté la tête de Sébastien, brisant sa mâchoire inférieure “en mille morceaux”. “Des nerfs ont été sectionnés et une partie de mon visage n'a plus de sensibilité”, nous confiait-il en mars dernier. Son oreille gauche a été tranchée “par des fibres de métal super tranchantes”. Pour lui, l'essentiel a été préservé car, disait-il, “mon oreille pendait mais dieu merci ça n'a pas atteint mes yeux”.
“Pas un mot d'excuse”
Les conséquences au plan professionnel et familial ont été dramatiques pour lui. “Je n'avais plus goût à la vie...” Contacté ces jours-ci, Sébastien est désabusé. “L'affaire a été prise par un juge d'instruction et elle suit toujours son cours mais ça stagne...” Il ne comprend pas ou que trop bien le silence assourdissant du constructeur BMW et de ses représentants locaux. “Je n'ai pas même eu un mot d'excuse. Pour eux, nous sommes juste des consommateurs. Moi, j'y pense tous les jours. J'aurai des séquelles corporelles à vie. C'est dégoûtant de leur part...”

Pour sa part, BMW AG s'est enfin réveillée. A La Réunion, des pièces de rechange sont arrivées au fil de l'été austral 2020. Une campagne mondiale de rappel du constructeur est entreprise en 2021. En mars 2022, LEAL Réunion écrit à la préfecture pour obtenir les coordonnées des propriétaires à partir des numéros de série. Demande qui sera rejetée, le représentant de l'Etat renvoyant la balle dans le camp du constructeur allemand. Cette attitude méprisable des uns et des autres, alors que cette affaire “d'airbag tueur” relève de la sécurité et de la santé publique, n'est pas loin d'entrer au panthéon des scandales d'Etat.
Christelle Sauger dénonce “la carence de l'Etat”
Des voix, comme celle de l'Association de Défense des Victimes AirBags (ADVAirBag), s'élèvent d'ailleurs pour réclamer une commission d'enquête parlementaire. Rose-May Sauger sait malheureusement de quoi elle parle puisque l'explosion d'un airbag Takata a coûté la vie à sa fille. En septembre 2021, Emmanuelle Sauger circule sur la route de Trou d'Eau au volant de sa DS 3 quand elle percute légèrement le véhicule qui la précède. Les enquêteurs identifient très vite le coupable du traumatisme facial qui a été fatal à la jeune mère de famille, notaire de profession. Takata vient de faire sa première victime officielle à La Réunion puisque le cas de Sébastien est passé sous les radars.

“Nous sommes en droit d'avoir des explications”, tonne Rose-May Sauger. “Pourquoi l'Etat n'a-t-il pas imposé aux constructeurs le rappel des véhicules concernés alors que tous le savaient pertinemment ? Cela fait plus de dix ans que les constructeurs et que des représentants de l'Etat savent que cela existe mais ils ne mettent pas les moyens pour prévenir les gens”, enchaîne-t-elle.
Elle est d'autant plus en colère que le courrier de rappel pour l'airbag défectueux de sa fille est arrivé par la poste en août 2022, environ dix mois après le drame. “Je suis une humaniste et je hurle contre ce système inhumain. Quand on fait une telle connerie, qu'est-ce que ça coûte de dire : excusez-nous? Il n'y a pas eu la moindre excuse, pas même un coup de fil...”, s'emporte-t-elle. Rose-May parle d'un “scandale”, dénonçant “la carence de l'Etat” et mettant l'accent sur son“inhumanité”. Comme Sébastien, elle déplore l'absence d'empathie autour de ces drames humains. Dans les deux cas, la justice avance à petits pas. Selon nos informations, aucune mise en examen n'a encore été prononcée.
Pascal : “J'avais la mâchoire en lambeaux”
Une autre jeune femme a eu plus de chance qu'Emmanuelle si l'on peut dire. A la suite d'un accident, l'airbag de sa Citröen a explosé. La déflagration a été telle que des témoins ont cru à un coup de feu. Une enquête criminelle sera d'ailleurs ouverte avant que la piste soit abandonnée au profit de celle de l'airbag. Elisa, 24 ans, a été dévisagée par les projectiles et sa vie anéantie. Elle a tenté d'obtenir réparation par le biais d'une procédure amiable moins longue et moins coûteuse. Mais le montant de l'indemnisation était si mince au regard de ses séquelles physiques et psychologiques qu'elle a renoncé à accepter.
Un autre cas empreint de la même gravité concerne un Saint-Paulois de 55 ans. Pascal rentre du travail le 30 novembre 2022 au volant du véhicule de location de son employeur. Un brusque ralentissement se produit au niveau de la Ravine-des-Cabris. L'avant de la Citroën C3 est froissé mais dans l'habitacle une explosion éclate. Pascal ressent comme un choc mais pas de douleur. Ses oreilles sifflent et il sent “des trucs gluants qui tombaient sur [lui]”. Il ne le sait pas encore mais il vient de recevoir une pièce métallique de 4 centimètres carrés en plein visage. Sa bouche est comme un champ de ruines. Le projectile rond et dentelé a percuté la partie gauche de son visage. Il a transpercé sa lèvre inférieure et sa joue, emporté au passage un bout de sa langue, brisé sa mâchoire en deux et fait voler en éclat une quinzaine de ses dents. Puis il a poursuivi sa course en traversant son plancher buccal avant de s'immobiliser dans sa fosse intra-temporale gauche.
“Les médecins ont dû reconstituer un puzzle”
La liste des lésions qui figurent sur les comptes-rendus des médecins fait froid dans le dos. “C'est comme recevoir une balle à bout portant. Le projectile est parti à 300 km/h”, lui a expliqué l'expert automobile. Les médecins ont d'ailleurs parlé d'une “pièce métallique simulant un traumatisme balistique de très gros calibre”. “Tout a été arraché... J'avais la mâchoire en lambeaux. Les médecins ont dit à ma femme qu'ils ont dû reconstituer un puzzle”, nous confiait-il en 2023. Depuis, ses blessures ont été consolidées mais il reste encore beaucoup à faire. “Pascal a dû subir une nouvelle opération chirurgicale au niveau des cervicales en octobre dernier. Cela lui a permis de retrouver un peu de mobilité aux membres supérieurs. Mais il ne retrouvera que 60 à 70% de sa mobilité”, indique aujourd'hui son épouse. Il n'est plus possible pour le maçon d'espérer retravailler un jour. “Les médecins estiment qu'il devra recevoir des soins pendant au moins cinq ans encore. Il doit d'ailleurs subir une greffe osseuse pour résorber un problème à la mâchoire”, poursuit-elle.
La vie de la famille a basculé depuis le drame. Finis les voyages et il est difficile de se projeter financièrement. Elle et son mari gardent “encore espoir de trouver un terrain d'entente” avec la partie adverse pour éviter de s'engluer dans des procédures judiciaires interminables et coûteuses. Le couple se dit favorable lui aussi à l'ouverture d'une commission d'enquête parlementaire pour permettre aux victimes de comprendre et d'être épaulés dans la bataille judiciaire qui promet d'être longue. “L'Etat, les constructeurs et les concessionnaires ne bougent pas. On se fiche des gens... C'est lamentable...”, souffle l'épouse de Pascal.
Des victimes réclament une commission d'enquête
En France, ce sentiment d'abandon et de mépris est largement partagé par les victimes et leurs familles. Selon une estimation, les airbags Takata ont fait une quinzaine de morts et de nombreux blessés, notamment dans les départements d'Outre-mer où les facteurs climatiques favorisent leur explosion. Mais combien sont-ils réellement à avoir succombé aux airbags censés protéger leur vie ? La cellule investigation de Radio France a interrogé un médecin-légiste à La Réunion. Celui-ci a évoqué un accident mortel au Tampon en 2016, jamais rendu public à notre connaissance. De combien de morts ou de blessés fantômes Takata est-il responsable ici ou ailleurs ? Sans doute bien au-delà des cas connus de la justice.
A la mi-janvier 2025, les ministères de l'aménagement du territoire et de la transition écologique ont fait un premier pas en diffusant un lien dédié aux rappels de véhicules, spécifique en ce qui concerne La Réunion. Quant à la création d'une commission d'enquête réclamée par des victimes ou leurs familles, la balle est dans le camp des parlementaires. A commencer par ceux des départements et territoires d'Outre-mer dont la population est malheureusement très concernée. A Paris, un avocat spécialisé en droit du dommage corporel réclame la mise en place de mesures de contrôle encadrées par l'Etat comme “la publication d'une liste des marques et modèles concernés par l'équipement d'un airbag Takata par les pouvoirs publics au regard du manque de transparence et des rappels chaotiques effectués par les constructeurs”. Et que les constructeurs et les concessionnaires fassent montre d'un peu d'humanité au lieu de se livrer à des bras de fer judiciaires avec les victimes.
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