À 62 ans, ce Réunionnais est tué à Verdun, ses quatre fils tomberont aussi pour la France

Le 30 mars 1916, le commandant réunionnais Émile Imhaus de Mahy, originaire de Saint-André, tombe à l'âge de 62 ans à Verdun, devenant l’un des plus vieux soldats français tués au combat. Pourtant à la retraite, il avait choisi de reprendre les armes pour défendre le pays. Son sacrifice s’ajoutera à celui de ses quatre fils, eux aussi morts pour la France. Une famille réunionnaise décimée par la Grande Guerre comme tant d’autres.
Né le 27 février 1854 à Saint-André, Théodore Nicolas « Émile » Imhaus de Mahy est issu d’une famille où plusieurs générations se sont engagées dans le service militaire et les ordres nationaux.Par sa mère, Louise Esther Robinet de La Serve, il appartient à la famille Robinet de La Serve, l’une des vieilles lignées établies à La Réunion dès le XVIIIᵉ siècle.
Une carrière d’officier au long court
Élève de Saint-Cyr (promotion de l’Archiduc Albert, 1873–1875), il mène une longue carrière militaire au sein de l’infanterie coloniale, servant en Afrique du Nord et à Madagascar : officier au 2ᵉ zouaves puis au 28ᵉ de ligne, instructeur à Saint-Cyr, capitaine en 1884, chef de bataillon en 1900. Il sert à Madagascar (chef de bataillon au 2ᵉ régiment malgache, 1903), puis devient colon et industriel (briqueterie) à Diégo-Suarez. Il est mis à la retraite le 27 février 1910 et élevé au grade d’officier de la Légion d’honneur en 1910. Installé à Madagascar après sa retraite, il y possède une briqueterie.
De retour au combat en 1914
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, il reprend volontairement du service malgré ses 60 ans. Affecté au 163ᵉ régiment d’infanterie, il se distingue par son courage, son engagement permanent en première ligne et son rôle moteur dans les reconnaissances, qualités reconnues par plusieurs citations à l’ordre de l’armée.

« Encerclé, il a refusé de se rendre »
Le 30 mars 1916, lors de la première bataille de Verdun, il est tué au combat à Haucourt. Dans la nuit du 29 au 30 mars 1916, alors que son régiment subit des bombardements, Imhaus reste en ligne « avec sa liaison » pour transmettre les consignes. À l’aube, une attaque ennemie enlève une tranchée de son secteur. Il réunit alors une vingtaine d’hommes et contre-attaque « baïonnette au canon, sabre au clair ». La position est reprise « en un clin d’œil » ; le commandant tombe mortellement atteint. Il avait 62 ans, devenant l'un des combattants les plus âgés à mourir durant la Grande guerre.
« Il est mort pistolet au poing, encerclé avec ses hommes, il a refusé de se rendre et a été tué d’une balle au cœur », lui rend hommage l’historien et spécialiste de la Grande Guerre Jacques Dumora, dont les recherches ont permis à Emile Imhaus de Mahy d'être inscrit, cent ans plus tard sur le monument aux morts de Saint-André. Il interviendra dans les prochains jours dans une école de la commune pour rappeler l’histoire de ce héros réunionnais et de ses enfants, morts également pour la France.

Une famille frappée cinq fois
Son sacrifice prend une dimension encore plus tragique à l’échelle familiale. Marié en 1877 à Florence de Mahy, Émile Imhaus et son épouse perdront quatre fils dans le conflit : François Imhaus de Mahy, mort de ses blessures le 10/09/1914, ses fils jumeaux, tués le même jour, André Georges François Imhaus de Mahy et Emile Georges François Imhaus de Mahy, tués au combat le 29/09/1915 et François Georges Henry Imhaus de Mahy, tué au combat le 29/07/1918.
Une tragédie qui place la lignée Imhaus de Mahy parmi les familles réunionnaises les plus endeuillées de la Grande Guerre. Une plaque a été posée en leur honneur à l’ossuaire de Douaumont.

Leurs lettres témoignent d’un sens du devoir poussé jusqu’au don total d’eux-mêmes. La famille repose au cimetière Montparnasse.
La mémoire du chef de bataillon Imhaus de Mahy est honorée à Saint-André de La Réunion, à Marseille et à Diégo-Suarez où des rues portent son nom. Son parcours reflète l’engagement d’une lignée réunionnaise entièrement sacrifiée au conflit, comparable à celle du président Paul Doumer, qui perdit lui aussi quatre fils durant la Grande Guerre.
Distinctions et citations
Officier de la Légion d’honneur (1910).
Croix de guerre 1914–1918 avec palme.
Deux citations de guerre :
12 novembre 1915 — Citation à l’ordre de l’armée – 163ᵉ régiment d’infanterie
« Animé d’un zèle, d’une ardeur, d’une bravoure et d’une foi patriotique à toute épreuve. S’est constamment dépensé pour donner le plus bel exemple aux officiers, sous-officiers et soldats sous ses ordres. Sans cesse en première ligne aux points les plus exposés, a déjà été blessé deux fois sans jamais consentir à abandonner son poste. »
7 juin 1916 (à titre posthume) — Citation à l’ordre de l’armée – 163ᵉ régiment d’infanterie
« Officier supérieur animé des sentiments les plus élevés. Venu sur le front à l’âge de soixante et un ans, a donné un exemple de sa bravoure en se portant résolument à la tête d’une troupe ennemie qui tentait un encerclement. A réussi, avec sa section de liaison, à repousser un groupement ennemi qui tentait un encerclement. A été tué d’une balle en plein cœur. »
De très jeunes victimes
Si le commandant Émile Imhaus de Mahy fut l’un des soldats français les plus âgés à tomber au champ d’honneur, la guerre a aussi emporté des adolescents et très jeunes adultes originaires de l’île : Clarivet Antoine, engagé à 17 ans au 107ᵉ bataillon de tirailleurs sénégalais ; il meurt de maladie à l’hôpital de Miliana (Algérie). Dans son ouvrage, Jacques Dumora cite également De Fondaumière Louis Calixt(e), né à Saint-Pierre le 23 février 1899, caporal au 78ᵉ bataillon de tirailleurs sénégalais, tué au combat de Vassens (Aisne) le 23 août 1918. Ces trajectoires, parmi d’autres, rappellent l’ampleur de la mobilisation réunionnaise et la jeunesse de nombre de ses victimes.

Extraits de courriers d'Emile Imhaus : “Je lutterai jusqu’à la mort”
La correspondance des soldats nous aide à décrire et comprendre la violence qu’ont subie les soldats de la Grande Guerre, loin de leurs proches, qu’ils ne reverront pour beaucoup jamais et sans avoir pu avoir de leurs nouvelles. Ce sont aussi des preuves immuables de leur courage face à l’adversité, au cœur d’un des pires charniers que l’humanité ait connus.
À son épouse, 28 mars 1916
« Bombardement effroyable. De temps en temps, j’apprends que quelqu’un ou quelques-uns de mes bien-aimés petits soldats, fils de femmes de France et mères éplorées, sont tués ou blessés. L’assaut peut venir d’un moment à l’autre. J’ai choisi mon P.C. dans la tranchée au centre de l’attaque, puis mon dernier réduit où, entouré des derniers défenseurs, je lutterai jusqu’à la mort. Ton mari, ma chère femme, sera digne de nos enfants, des de Mahy, des de La Serve. S’il tombe, ce sera face à l’ennemi, ce sera la plus belle des morts. Vous que je laisse, je vous plains. Quant à moi, mon sort sera digne d’envie. Celui qui meurt ressuscite. Vive la France ! À toi de tout cœur. J’ai la conviction de retrouver des êtres adorés. »
À ses deux plus jeunes fils, après la mort de l’aîné
« Vous serez dignes de vos devanciers qui ont regardé la mort en face, leur sang a fécondé la terre de France. Nos bien-aimés sont entrés dans l’immortalité. Comme eux, vous frapperez fort et vous tomberez s’il le faut sans peur, sans reproche, face au ciel qui vous attend. La cause de la France est celle de l’Univers. Gloire à notre France immortelle. Notre force morale vient de ce que nous défendons non seulement notre sol et nos libertés, mais encore les droits imprescriptibles de l’Humanité contre la plus odieuse des machinations qui sera renversée. Mais ce résultat exige un holocauste sanglant. »
Sources : Archives nationales, dossier Léonore (Légion d’honneur), base « Mémoire des hommes », ANOM, archives familiales et correspondances citées, “Mémoire Réunionnaise, la Grande Guerre”, de Jacques Dumora (Éditions du Mahot), Généanet.


