Saint-Benoît : la scène de western de Bras Fusil aurait pu faire des morts

Dans la nuit de samedi à dimanche, des voyous ont fait parler la poudre dans le quartier de Bras Fusil à Saint-Benoît. Particulièrement déterminés, ils ont pris pour cible un appartement de la cité Les Cascades. C’est un miracle s’il n’y a pas eu de morts ou de blessés parmi les jeunes qui se trouvaient à l’intérieur. Récit de la fusillade.
Samedi autour de minuit, la cité Les Cascades à Bras Fusil est plongée dans un silence relatif. Certains habitants de l’immeuble à la façade ocre, grise et bordeaux, situé au pied de l’arrêt de bus Jean Monnet, sont déjà endormis tandis que d’autres sont tranquillement installés chez eux. C’est le cas d’un groupe de jeunes gens qui occupe l’appartement du premier étage dont les fenêtres donnent directement sur l’avenue Jean Monnet. Il n’y a pas un chat dehors. Tout du moins jusqu’aux environs de 23h30.

Car soudain, les rares riverains qui sont encore sur leur balcon assistent à un drôle de ballet dans la rue. Des silhouettes sombres se découpent sous les lampadaires qui percent la nuit avec leurs halos de lumière. Quatre jeunes gens s’agglutinent sous les fenêtres près de l’arrêt de bus. En dépit de la moiteur de la nuit, ils sont chaudement habillés, tout de noir vêtus et encapuchonnés. A bien y regarder, ceux qui observent la scène découvrent que leurs visages sont masqués ou cagoulés.
« Des fusils à pompe de calibre 12 »
Les témoins en question savent que cela n’augure rien de bon. Et qu’il risque fort d’y avoir du grabuge. Mais personne ne s’attend à ce que ça dégénère à ce point. Parmi les quatre individus, deux sont porteurs d’armes longues, dissimulées le long de leur corps. « Des fusils à pompe de calibre 12 », raconte un témoin. L’un des hommes armés reste en embuscade sous les fenêtres de l’appartement avec deux complices. L’autre monte quatre à quatre l’escalier qui mène au premier étage. Il sait manifestement où il va. Il se campe devant une des deux portes d’entrée qui se font face. Dans celle de gauche, il y a une mère de famille avec ses enfants. Derrière l’autre porte bleue vit un groupe de jeunes gens, originaires de Mayotte.

L’assaut commence. Sans prévenir, une série de coups de feu déchire le silence de la nuit. Des tirs en provenance de la rue font voler en éclat les vitres du salon et d’une chambre à coucher. Des galets atterrissent aussi à l’intérieur. L'homme armé qui se tient devant la porte d’entrée passe lui aussi à l’action. Autant dire que les occupants de l’appartement, semble-t-il au nombre de quatre au moment de l’attaque, sont pris au piège.

« Une balle a touché mon blouson au niveau de mon épaule »
Une décharge de plombs s’écrase sur le mur du palier. Mais le tireur ne se contente pas de faire peur en ouvrant le feu dans la cage d’escalier. Il dirige son canon sur la serrure puis la fait exploser comme dans les films. La porte cède. Il pénètre dans l’appartement qui est plongé dans l’obscurité et il se fige face au petit couloir qui dessert les chambres à coucher. Sans avancer davantage. Peut-être parce que dans la pénombre, il a vu filer à travers le salon un American Staff blanc, appartenant à un des locataires. Le chien de défense, dont la niche se trouve sous un meuble en entrant à droite, a en fait trouvé refuge dans les chambres, apeuré par les coups de feu. Ce qui a pu dissuader le tireur à se risquer jusqu’aux chambres.
L’homme, armé et cagoulé, a malgré tout tiré depuis l’entrée. Ainsi, comme nous avons pu le constater, un projectile d’un beau diamètre a transpercé la cloison d’une première chambre puis celle d’une seconde chambre avant de terminer sa course dans le mur principal. Sans doute une munition normalement destinée à stopper un sanglier. Ce qui confirme la détermination du commando. « J’étais dans ma chambre et je me suis aussitôt allongé au sol. Une balle a touché mon blouson au niveau de mon épaule. Ça tirait de partout… Ensuite, je me suis glissé sous mon lit », témoigne une des victimes, sous couvert d’anonymat.
« Des morceaux de vitre sont tombés sur mon dos »

Un autre projectile a traversé une chambre, probablement en provenance de la rue comme l’atteste un impact près du plafond. Les jeunes pris pour cible ne savent pas précisément combien de coups de feu ont été tirés. « Peut-être six ou sept », avance l’un d’eux. « Jusqu’à neuf », indique un autre sans certitude quant à leur nombre précis. « Les balles sifflaient. Des morceaux de vitre sont tombés sur mon dos. » Une fois la fusillade terminée, les quatre encagoulés ont rejoint un complice au volant d’un véhicule, une Dacia blanche, postée plus haut dans la rue. Au passage, ils ont encore tiré sur un local dédié à des sages femmes. « Il y a des caméras partout pour nous surveiller. C’est sûr que les gendarmes ont des vidéos et qu’ils peuvent les arrêter », témoigne un jeune.
A n’en pas douter, l’expédition punitive avait des visées meurtrières. D’ailleurs, le parquet de Saint-Denis a ouvert une enquête pour tentative d’assassinat et association de malfaiteurs en bande organisée. Dans le quartier, certaines familles sont mortes d’inquiétude en se disant qu’un jour ou l’autre il pourrait y avoir des morts. Soit parce que les victimes de ces règlements de comptes tomberont sous les balles ennemies. Soit parce qu’une personne extérieure sera fauchée par une balle perdue. Les victimes, prises pour cible dans la nuit de samedi à dimanche, sont bien conscientes du danger qu’elles courent.
« Ils sont Mahorais comme nous, issus du quartier de la gare Europe »

« Nos familles à Mayotte étaient dans la panique. On a pu les rassurer car fort heureusement personne n’a été blessé », raconte une victime, encore sous le choc. « Tu as peur même pour aller acheter une baguette de pain », renchérit un autre jeune. Car ils savent que ceux qui veulent leur peau ne sont pas bien loin. « Nous savons tous qui c’est, même les gendarmes. Ils sont Mahorais comme nous, issus du quartier de la gare Europe. » Et comme ils sont tous Mahorais, une victime redoute que l’on « attende pour qu’on s’entretue entre nous ».
Les enquêteurs n’ont d’ailleurs pas tardé à procéder à des arrestations. Trois jeunes gens d’origine mahoraise ont été placés en garde à vue dans la journée de dimanche. Parmi eux, leur chef de bande nommé Sixo, âgé d’une vingtaine d’années et issu du quartier de la gare Europe d’ailleurs. « Hier (Ndlr : dimanche) sa mère est venue ici pour insulter », indique un jeune. « Sixo est déjà bien connu de la justice. Comment se fait-il qu’il possède de telles armes à feu ? Et nous, comment fait-on pour nous défendre ? », s’interroge un autre jeune qui a peur pour sa vie.
Une guerre d’égos et des défis…
Une grande question est de savoir pourquoi une équipe ainsi enfouraillée a cherché à se faire justice. Selon les jeunes interrogés, et même selon les autorités, il ne s’agirait pas d’une quelconque guerre de territoire sur fond de trafics même si trafic il peut y avoir par ailleurs. Mais plutôt de querelles intestines et de guerre d’égos qui dégénèrent au fil des défis que se lancent les uns et les autres.
Un conflit qui s’éternise. Il y a quelques semaines déjà, la même bande aurait ouvert le feu sur une Golf. Plus loin dans le temps, environ trois mois en arrière, le chef de bande du quartier Europe aurait paradé sur un scooter à Bras Fusil avec un revolver en main pour menacer un des jeunes de l’appartement visé dans la nuit de samedi à dimanche. Et il y a environ deux ans, la bande du quartier de la gare Europe avait fait équipe avec ceux du quartier Fayard à Saint-André pour casser des voitures sur le même secteur de Bras Fusil.


