Saint-Denis : l’incroyable disparition de deux gramounes

En mai 2024, deux sœurs de 83 et 85 ans ont brusquement disparu de leur case sur les hauteurs des Camélias. Les soupçons de la fille unique de Bernadette (*), également la seule nièce de Marie (*), se sont vite portés sur un insaisissable voisin qui pourrait avoir agi par appât du gain. Récit.
L’affaire fait froid dans le dos. Du jour au lendemain, un homme de 74 ans a extrait de leur case deux sœurs de 83 et 85 ans pour les confiner dans son appartement du Chaudron. En les coupant ainsi de la seule personne qui s’occupait d’elles, Monsieur C. a pu prendre le contrôle de leur compte en banque et leur argent a été siphonné comme de juste.
Cette incroyable histoire a pour théâtre un petit coin perdu de la colline des Camélias. C’est là que Bernadette, 85 ans, et sa cadette, Marie, 83 ans, coulent depuis longtemps des jours heureux dans la case héritée de leur mère, décédée en mai 2004. Les deux sœurs sont « comme des jumelles ». Inséparables, unies comme les deux doigts de la main. Leur situation personnelle a probablement renforcé ce lien indéfectible. Bernadette est divorcée depuis longtemps et Marie, célibataire, n’a eu pas d’enfant.
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Deux âmes sœurs avec une tribu de chats
Certes, elles ont des soucis de santé. Bernadette est malvoyante et sa sœur a gardé une âme d’enfant. Mais rien ne saurait les faire quitter cette modeste case familiale où elles vivent en harmonie avec la nature, partageant une passion commune pour la prière et le chant. « Ma mère fredonnait toujours en préparant le repas », témoigne Michèle (*), sa fille unique, âgée de 53 ans. « Quant à ma tante « Dédée », elle passait beaucoup de temps dans le jardin à planter et à arracher les mauvaises herbes », poursuit cette femme longiligne dont le visage est encadré de longs cheveux bouclés. Plusieurs voisins confirment qu’elles « étaient heureuses de vivre dans leur maison ».

Les deux sœurs ont un autre point en commun. Elles sont entourées en permanence d’une tribu de sept chats dont deux sont attitrés à leur case, Lune et Zaza. « Ma mère est particulièrement reliée aux chats », déroule Michèle. Elle connaît leur quotidien par cœur puisqu’elle a vécu avec elles jusqu’à ce qu’elle parte vivre avec son nouveau compagnon, dans le sud-ouest de l’île en 2023.
« Elles n’ont jamais eu besoin de personne »
Pour autant, Michèle, qui est leur seule parente à La Réunion, ne les oublie pas. Bien au contraire. « Deux à trois fois par semaine, je montais à Saint-Denis pour leur apporter un sac de provisions, passer un moment en leur compagnie et parfois aussi conduire les chats chez le vétérinaire. » Ceci étant dit, Michèle l’assure : « Elles se suffisaient à elles-mêmes, elles n’ont jamais eu besoin de personne. »
Dans ce paysage apaisé, un personnage singulier fait son apparition il y a une dizaine d’années. Il utilise une case en tôle abandonnée, située en face de chez les mamies, en guise de poulailler. Dans le courant de l’année 2019, Monsieur C. prend racine sur ce terrain en friche. Le lopin de terre ne lui appartient pas. Mais comme il a été préempté par la commune et qu’il est inoccupé, il en a fait une sorte de camp de base où il élève désormais des cabris en plus de ses poules et de ses canards. Il y reste la journée avant de rentrer à son appartement du Chaudron, entre chien et loup.
L’ancien agent de sécurité à la tête d’une association caritative
L’homme, qui a un fort caractère, est accompagné d’un gars un peu paumé et tremblotant qu’il mène à la baguette, et parfois aussi de sa fidèle compagne, une brune avec une coupe au carré qui vous regarde de ses yeux ronds. Dans le secteur, Monsieur C., épaisse moustache et chemise blanche, dit avoir travaillé autrefois dans la sécurité. Ce qui n’est pas faux.
Il raconte aussi à qui veut l’entendre qu’il a été suspecté de tentative de meurtre. Vrai ou faux ? Mystère. Il a en tout cas déjà été condamné pour des violences sur personne dépositaire de l’autorité publique et pour des menaces de mort. Il est aussi à la tête d’une association caritative et humanitaire, créée il y a une quinzaine d’années. Tout ça lui confère une certaine réputation.
« C. était un voisin à qui on disait bonjour sans plus », se souvient Michèle. Il garde d’ailleurs ses distances à l’époque. Mais son comportement change à l’égard des mamies après le départ de Michèle en 2023. Un jour qu’elle passe à l’improviste, elle découvre que le voisin et sa compagne balaient les feuilles mortes sur la terrasse des mamies. « Je n’ai rien dit mais j’ai remarqué un certain malaise et ils sont vite repartis », témoigne Michèle.
La maison est plongée dans un étrange silence
Elle n’y prête pas attention mais, petit à petit, Monsieur Christian s’incruste chez sa mère et sa tante. « Il a commencé à apporter des repas en barquette provenant de son association. » Un jour, il propose à Bernadette que sa compagne fasse des heures de ménage chez elles. Ce que la gramoune refuse à deux reprises. Il parvient tout de même à se faire remettre quelques centaines d’euros à l’occasion. Parallèlement, Michèle s’aperçoit que des objets personnels sans grande valeur disparaissent de la case.
Tout bascule le samedi 11 mai 2024. Michèle se présente en fin d’après-midi chez sa mère et sa tante aux Camélias. Elle était passée en début de semaine sans qu’elle remarque la moindre anomalie. Les deux gramounes se portaient parfaitement bien selon ses dires. Mais cette fois, la case est plongée dans un étrange silence. Elle entre par une porte dérobée, celle qui donne directement dans la chambre de Bernadette, sa mère.
« Il doit savoir quelque chose… »
À la grande surprise de Michèle, la pièce est presque vide. Elle constate que la petite table pliante de la chambre n’est plus là. Disparues aussi les deux grosses poubelles dans lesquelles les gramounes mettaient des effets personnels. Tout comme l’ours en peluche dont Marie ne se sépare pour rien au monde. Les armoires de linge sont vides et tous les papiers personnels se sont volatilisés.
Sur l’instant, Michèle imagine le pire. « Ma première pensée est qu’il s’est passé quelque chose de grave. Comme ma mère n’a jamais voulu de téléphone portable, je me dis qu’elle n’a pas pu me joindre », souffle-t-elle. Elle se voit déjà contacter les hôpitaux. Mais avant cela, elle va au-devant de Monsieur C. qui s’occupe de ses animaux comme d’habitude. « Je me suis dit qu’il est toujours là et qu’il doit savoir quelque chose… » Elle s’adresse à lui sur le ton de l’affolement. Il paraît très mal à l’aise.
« Je les ai prises et emmenées dans une association par peur de la justice »
Monsieur C. raconte une histoire à dormir debout. « J’ai entendu un écho de justice comme quoi ta maman allait être saisie à cause de la mutuelle… » Michèle ne comprend rien à ses explications et lui demande où sa mère et sa tante se trouvent. Monsieur C. lui dit : « Je les ai prises et emmenées dans une association par peur de la justice. » En somme, le bon samaritain assure avoir fait cela pour les protéger. Puis il se referme comme une huître, refusant de dire où elles se trouvent. Il précise qu’il les ramènera « quand l’affaire se sera tassée ». Fin de la discussion. Interloquée, Michèle repart.
Le lundi suivant, elle contacte la mutuelle pour en avoir le cœur net. L’assureur lui envoie un document qui prouve que cette histoire de dette est une invention. Les jours suivants, Monsieur C. est injoignable. Le 16 mai, Michèle décide de rendre à son appartement du Chaudron en fin de journée. Elle constate que la terrasse est comme barricadée avec des cloisons. Elle sonne à la porte. Monsieur C. lui ouvre. Elle lui met sous le nez le papier de la mutuelle. Il la reconduit au rez-de-chaussée de l’immeuble en lui faisant comprendre qu’elle l’agace et qu’il est préférable qu’elle ne se présente plus chez lui.
Une main courante plutôt qu’une plainte
Michèle fond en larmes et insiste pour voir sa mère. Il monte le ton et l’envoie sur les roses. Avant de partir, elle exige d’avoir sa mère au téléphone au plus tard le lendemain. Il lui répond de façon énigmatique que « ce sera elle ou la police… » La fille rentre dans le sud, plus que jamais chamboulée.
Nous sommes toujours le jeudi 16 mai, Michèle n’y tient plus. Elle pousse la porte du commissariat de Saint-Pierre dans l’intention de déposer plainte. Le policier refuse. Elles sont majeures et pas sous curatelle ou sous tutelle alors ce sera une simple main courante…
Le lendemain, Michèle reçoit un coup de fil. Une voix de femme est à l’autre bout du numéro de portable qui s’affiche. La voix se présente du commissariat de Malartic. Elle l’enjoint de récupérer les chats de sa mère car un médecin a dit qu’elle ne devait plus être en contact avec eux au risque d’aggraver ses problèmes de cataracte.
« Elles avaient été mutilées, oreilles coupées, têtes brûlées »
Le samedi 18 mai au matin, Michèle débarque dans la case vide des Camélias avec des cages pour récupérer Zaza et Lune. Mais il n’y a pas l’ombre d’un chat aux abords de la terrasse. Quand elle entre dans la pièce principale, une vision d’horreur s’offre à elle. Les deux chattes gisent sur le sol du salon. « Elles avaient été mutilées, oreilles coupées, têtes brûlées. » Michèle est sous le choc. Désemparée par la réaction de la police et apeurée par le comportement Monsieur C. et du sort réservé aux chats, elle ne sait plus quoi faire.
Le mercredi 12 juin 2024, Michèle reçoit un coup de fil d’un conseiller bancaire du Crédit Agricole de l’agence de la Providence. L’homme lui parle d’un rendez-vous pour sa tante de 85 ans qui doit être décalé d’une heure. Elle tombe évidemment des nues. Il s’avère que Marie doit être accompagné de… Monsieur C. Le but de ce rendez-vous ? Refaire la carte bancaire de la vieille dame… Elle lui fait part de ses craintes. Pour sa part, le banquier lui assure qu’il veillera au grain.
La valse des comptes bancaires
Michèle ne tarde pas à découvrir que le compte de sa mère à la Banque Postale a été clôturé. Un autre a été ouvert avec un changement d’agence et de domiciliation par la même occasion. Autant dire que la disparition des deux mamies, placées désormais sous la coupe de Monsieur C., ressemble fort à un abus de faiblesse destiné à siphonner leur pension.
Cette histoire peut paraître sidérante mais elle est bien réelle. Pour Michèle, le cauchemar ne fait que commencer. Elle n’est pas au bout des mauvaises surprises… Confrontée à l’inertie de la police et de la justice, elle va devoir faire appel à une avocate, à un détective privé et à Zinfos974 dans l’espoir de délivrer sa mère et sa tante. Mais ça, c’est une autre histoire…


