Soupçons d'abus de confiance, accusations croisées et règlements de comptes dans le dossier Apavou

Énième rebondissement dans le dossier tentaculaire du groupe Apavou. Énième guerre de tranchée entre plusieurs protagonistes du dossier. Cette fois-ci, c’est la société BLI (Batipro Logements Intermédiaires) et ses nouveaux dirigeants qui ont assigné en citation directe un des co-liquidateurs judiciaires, Me Hirou, et un avocat, Me Cheung-Ah-Seung, pour abus de confiance devant le tribunal judiciaire de Saint-Denis. Des accusations rejetées en bloc par les deux principaux intéressés.
C’est une affaire qui fait l’effet d’une petite bombe dans le landerneau judiciaire réunionnais. Il n’est pas courant de voir un liquidateur judiciaire et un avocat assignés devant le tribunal judiciaire pour des faits d’abus de confiance, comme l’a révélé le Quotidien dans son édition de la veille. Encore moins par citation directe, procédure particulière qui permet à la victime d’une infraction de convoquer elle-même la personne qu’elle veut poursuivre à une audience du tribunal afin qu’elle puisse y être jugée, sans instruction du parquet. Les deux cités à la barre devant cette juridiction sont : Me Laurent Hirou et Me Jean-Francis Cheung-Ah-Seung.
Le point de départ ? La liquidation du groupe en 2018
Pour comprendre le fil de l’histoire, il faut remonter à 2016. À cette époque, les premiers signaux négatifs commencent à sérieusement clignoter pour le groupe Apavou. L’Immobilière de la Réunion, qui gère les 2.500 logements du groupe au sein de BLI, est assignée en redressement judiciaire. Quelques mois plus tard, six nouvelles sociétés du groupe (Alia, Batipro, Aavand, SRGEH, Batipro Développement et Holidays Dom) sont placées en redressement judiciaire. Puis ce sera le tour de Batipro Logements Intermédiaires (BLI), Arthéa et Vulcain d’être placées sous protection du tribunal de commerce à la demande du groupe. Dans la foulée, Batipro Promotion et Prologia sont elles aussi placées en sauvegarde. Nous sommes en 2017, lorsque le reste des sociétés rejoint la procédure collective. Passif estimé à l’époque ? Plus de 200 millions d’euros. Malgré la présentation d’un plan de continuation par les administrateurs judiciaires, le tribunal ordonne la liquidation des sociétés. Un jugement dont il est immédiatement interjeté en appel par le groupe Apavou.
En août 2018, le groupe est liquidé en appel. La chute d’un empire. Des dizaines de sociétés sont concernées, dont BLI (Batipro Logements Intermédiaires), foncière en charge des 2.500 logements du groupe. C’est cette société sur laquelle sont braqués aujourd’hui les projecteurs.

À l’époque des premières liquidations, le tribunal de commerce de Saint-Denis désigne deux co-liquidateurs pour gérer la « plus importante liquidation de France en 2018 », nous rappelle un interlocuteur. Il s’agit de Me Hirou et de Me Bach. Le dossier est énorme.
Que faire de BLI et des locataires qui occupent à plus de 80 % le parc immobilier du groupe Apavou ? Personne n’a envie de revivre l’épisode de l’hôtel du Saint-Denis où tous les clients et salariés avaient été contraints de quitter manu militari l’enceinte de l’établissement une fois la liquidation sèche prononcée.
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« Après avoir entrepris des travaux d’urgence et monté une cellule, bien que n’étant pas dans le métier de la gestion immobilière, les liquidateurs judiciaires ont continué de gérer les locataires toujours présents dans les logements du groupe Apavou. Un parc toujours occupé à hauteur de 80 % », écrivions-nous en 2019 à la sortie d’une audience du tribunal de commerce.
La vente des actifs, représentant près de 2.500 logements et des locaux commerciaux, aura lieu finalement pour plus de 146 millions d’euros. Une vente en deux temps : en juillet 2020 pour 16 résidences et en décembre 2021, pour les trois dernières résidences. Seule la résidence Galeries du Centre n'ayant pas été cédée à CDC Habitat. C’est sur le montage de cette « cellule » de gestion des locataires de BLI que les regards se tournent aujourd’hui.
Des prestations fictives vers Hong-Kong ?
Que reproche-t-on à Me Hirou et Me Cheung-Ah-Seung dans le cadre de la liquidation de BLI ? D’avoir commis des faits d’abus de confiance. Il est reproché au liquidateur et à l’avocat d’avoir effectué le paiement de « prestations fictives ou grossièrement surfacturées ». Selon les documents produits par Apavou que nous avons pu consulter, ces prestations s'élèveraient à plus de 600.000 euros dans le cadre de la gestion des actifs de BLI au profit d’une société tierce O’Sheng Consulting, basée à Hong Kong, en charge de la mise en place d’une solution de gestion du parc locatif.
Pour le plaignant, à savoir Richard Apavou, président du conseil d'administration de BLI, les « versements ont été réalisés au mépris de l’intérêt de la société BLI, plus encore, au mépris de l’intérêt des créanciers de la société ». De plus, il est reproché à Me Hirou d’avoir utilisé et dissimulé des comptes bancaires, différents des comptes de la Caisse des dépôts et consignations (CDC). Autre détail qui fait tiquer Richard Apavou : la société O’Sheng Consulting est pilotée par le frère de Me Cheung-Ah-Seung.
Dans la citation directe, il est évoqué d’autres faits, notamment au moment de la reddition des comptes (obligation qui incombe aux liquidateurs au moment de la clôture d’une liquidation judiciaire), comme des paiements « pour des montants se comptant en millions d’euros », mais visiblement pas suffisamment étayés pour être clairement évoqués dans le cadre de la citation directe. « L’utilisation de ces comptes hors de tout contrôle (…) caractérise l’opacité entretenue (…), opacité qui s’explique par le détournement de fonds », peut-on lire. Le président du conseil d'administration de BLI estime que des solutions beaucoup moins coûteuses auraient pu être mises en place pour la gestion du parc immobilier Apavou.
Brouille en famille
Richard Apavou, que nous avons joint par téléphone, n’a pas souhaité donner plus d’explications à cette démarche, préférant « attendre la prochaine audience pour s’exprimer ». Il nous a tout de même renvoyés vers une agence de communication de crise (Corpcom) en charge du dossier, qui n’a pas souhaité, non plus, s’exprimer outre mesure pour l’instant. On nous indique seulement vouloir laisser la justice faire son travail.
Mais la situation en interne n’est pas si simple que ça. Diane Apavou, aux commandes de BLI en tant que présidente du conseil d'administration pendant la liquidation judiciaire et jusqu'à sa clôture, n’a que peu goûté la citation directe délivrée au liquidateur et à l’avocat. Actuellement administratrice de BLI, elle n’a été « ni consultée, ni informée » de la démarche. En interne, deux visions s’opposent donc.
« Je ne comprends pas M. Apavou »
Contactés par nos soins, Me Hirou et Me Cheung-Ah-Seung rejettent intégralement les accusations portées par BLI et ses administrateurs. « On me reproche d’avoir payé des prestations fictives lors de la liquidation judiciaire de BLI. Mais l’activité a été bien réelle. Nous avons mis en place une cellule de gestion locative. Un véritable travail de qualité a été réalisé. Je ne comprends pas M. Apavou », explique Me Hirou.
« Au moment de la liquidation judiciaire de l’Immobilière de La Réunion, il y a eu transfert de portefeuille des locataires. Il n’y avait plus d’équipes et le personnel, non formé sur le nouveau logiciel, n'était pas autonome. BLI ne faisait pas de gestion locative. Légalement, nous avons fait des consultations auprès de professeurs de droit. Nous étions dans une démarche de conservation du patrimoine d’Apavou. Nous ne pouvions pas laisser des logements vides », poursuit Me Cheung-Ah-Seung. Des décisions qui ont été prises, aussi, en concertation avec le tribunal de commerce de Saint-Denis, notamment les juges commissaires qui se sont succédés dans le dossier.
Déjà travaillé avec le dirigeant d’O’Sheng
Pour gérer le dossier, le liquidateur a fait appel à une assistance pour la gestion locative. « Nous ne pouvions pas gérer cela seuls, ce n’est pas notre métier », rappelle Me Hirou. Entre août 2018 et décembre 2020, la société O’Sheng va facturer en moyenne un peu plus de 15.000 euros par mois (étalés sur 40 mois) pour ses prestations de gestion des 2.500 logements et autant de locataires au sein de BLI. Des prestations qui ont été bien réalisées à la lecture de très nombreux documents que nous avons pu consulter. Sans cellule de gestion locative, ce sont 22 millions d'euros de loyers qui n'auraient pas été encaissés, selon nos informations.

Certes, la société est pilotée par le frère de l’avocat, mais à l’époque, l'unique cabinet d’avocat représentant les intérêts Me Hirou et Me Bach était DTA, géré à l'époque par Me Turczynski – non cité dans la procédure - et dans lequel Me Cheung-Ah-Seung était simplement collaborateur. Ils ont travaillé ensemble sur les dossiers de liquidation judiciaire du groupe Apavou.
Concernant les relations professionnelles entre le dirigeant d’O’Sheng et le cabinet DTA, alors que Jean-Francis Cheung-Ah-Seung n’était pas encore avocat, elles remontent à plusieurs années. Dans un précédent dossier à Paris lié à la liquidation de la société Aristophil (spécialisée dans l’achat et la revente de manuscrits et de lettres originales, NDLR), le dirigeant d'O'Sheng avait, à la demande et pour le compte du cabinet DTA, déjà mis en place un système équivalent pour aider le cabinet à traiter des investisseurs lésés. C’est tout naturellement, au moment de la liquidation de la société BLI, que le liquidateur s'est tourné vers ce prestataire qui avait un historique favorable avec son avocat le cabinet DTA.
En coulisse, une bataille judiciaire
Pour les principaux « accusés » amenés à devoir s’expliquer devant le tribunal judiciaire, cette procédure ne sert qu’à « détourner les regards » d’autres problèmes bien plus graves. Des désaccords entre les deux liquidateurs (Hirou et Bach) avaient eu lieu au moment de la clôture de la liquidation judiciaire de BLI, notamment sur le protocole de sortie de la procédure collective. Contacté également par téléphone, Me Bach – co-liquidateur dans le dossier et non cité dans l'assignation - n’a pas souhaité faire de commentaires sur l’action en cours.
Par contre, selon nos informations, une véritable bataille judiciaire se joue en coulisse entre les deux liquidateurs, à coups d’article 40 (Tout officier public qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur, NDLR) ou de plaintes. Un véritable règlement de comptes.
Plusieurs signalements pour abus de faiblesse sur la personne d’Armand Apavou auraient également été réalisés auprès du parquet de Saint-Denis. Il faut également rappeler qu’une enquête préliminaire serait toujours ouverte par le parquet de Saint-Denis pour abus de biens sociaux, détournement d’actifs et banqueroute frauduleuse à l’encontre de l’ancien PDG du groupe.
Ce dossier Apavou est loin d’avoir encore révélé tous ses secrets...


