Revenir à la rubrique : Faits divers

Alain de Bernardy de Sigoyer : le faux marquis réunionnais, entre magie noire et féminicide

Ecrit par J.D – le samedi 4 janvier 2025 à 17H40
Couvertures du journal Le Détective

Fou, collaborateur, et passionné d’occultisme, Alain de Bernardy de Sigoyer a marqué l’histoire criminelle française par un parcours extravagant, jonché d'histoires de cadavres et un féminicide commis en pleine Occupation. Né à La Réunion, il a mené une vie de mystifications et de scandales avant de finir sous la guillotine en 1947. Premier volet d'une série consacrée aux grandes histoires criminelles liées à La Réunion.

Une figure énigmatique : entre escroquerie et occultisme

Alain de Bernardy de Sigoyer est né en 1905 à Saint-Denis de La Réunion, dans une famille bourgeoise aisée. Malheureusement, il devient orphelin à l'âge de sept ans

Alain de Bernardy de Sigoyer revendique le titre de marquis. Pourtant, bien que la famille Bernardy de Sigoyer ait détenu le titre de seigneur de Sigoyer, élevé en marquisat dans les Alpes-de-Haute-Provence, il appartenait à la branche réunionnaise, qui n’héritait pas officiellement de ce titre. Le titre de "marquis", qu’il arbore fièrement, n’est qu’une invention, mais elle lui ouvre les portes d’un monde qu’il convoite.

Très jeune, Alain de Bernardy montre un goût pour le faste et l’énigmatique. Escroc habile, il parcourt l’Europe, trempant dans diverses arnaques financières. Mais c’est son intérêt pour l’occulte qui le distingue. Passionné de magie noire, il fonde une école d’occultisme au Portugal et acquiert une demeure en vallée de Chevreuse, surnommée la "Maison Rouge".

Cette maison devient le théâtre de nombreuses rumeurs : séquestrations, rites mystérieux, et même disparitions suspectes. Les effets personnels d’un ressortissant américain porté disparu y sont découverts, mais aucun corps ne sera jamais retrouvé.

Un internement rocambolesque : l’affaire de la Maison Rouge

L’affaire de la "Maison Rouge" éclate en 1938 lorsque Alain de Bernardy est dénoncé pour toutes ses activités mystérieuses. Lors de son arrestation, il se montre hilare, comme s’il se jouait de la gravité de la situation. Un article du journal Le Détective dépeint alors une scène saisissante entre lui et son avocat.

« De ces deux hommes, l’un est un guillotiné en puissance, l’autre est son avocat. Selon vous, qui est qui ? Oui, cela semble évident… Et pourtant, c’est l’inverse de ce que vous imaginez ! Celui qui risque sa tête, c’est le personnage hilare, en apparence si débonnaire, si sûr de lui. »

Couverture consacrée à l'histoire d'Alain de Bernardy de Sigoyer / Le Détective

Lors de l’audience, son passé trouble est exposé : une enfance indomptable, un passage par une école de redressement à 16 ans, et un apprentissage des "combines de la mauvaise vie". Chauffeur de métier, il mène un train de vie bien au-delà de ses moyens, expliquant un jour à un cousin :

« Aucun risque. Jamais de plaignant dans mes affaires… J’ai déjà six cadavres sur la conscience ; j’en ai un septième en vue. La solution : l’acide sulfurique ! »

Plaidant la folie, il est interné pendant six ans. Mais même son internement ne dissipe pas le mystère de sa personnalité, décrite par le journaliste comme celle d’un "dément bigrement lucide… et tellement plein de bonne humeur !"

Une ascension durant l’Occupation

Lors de la Seconde Guerre mondiale, Alain de Bernardy tire parti de l’Occupation pour prospérer. Il se lance dans le commerce de spiritueux, notamment avec les Allemands, avides des alcools français. À Paris, il devient propriétaire d’un restaurant luxueux avenue de la Grande-Armée et d’un chai à Bercy. Il accumule une richesse considérable, mais ses relations troubles avec les forces d’occupation le placent sous surveillance.

Une disparition en pleine Occupation

Le 29 mars 1944, Jeanine Kergot disparaît mystérieusement à Paris. La veille, elle devait se rendre chez son ex-mari, Alain de Bernardy de Sigoyer, pour récupérer sa pension alimentaire. Inquiète, sa mère alerte les autorités le lendemain. Mais dans un Paris occupé par les Allemands, les enquêtes criminelles n'avancent pas vraiment.

Interpellé par la police, Bernardy de Sigoyer est interrogé par la Gestapo en raison de ses relations troubles et de son commerce lucratif avec les forces allemandes. Accusé sans preuves tangibles, il est jeté en prison à Fresnes, où il croupit jusqu’à la reprise de l’enquête après la Libération.

La découverte macabre

Après la guerre, l’enquête sur la disparition de Jeanine Kergot reprend. Des objets lui appartenant sont retrouvés dans un tonneau chez Alain de Bernardy, et sa maîtresse, Irène Lebeau, est interrogée. Sous pression, elle avoue que le corps de Jeanine a été enterré dans un fossé sous un compteur d’eau à l’entrepôt de Bercy.

Selon Lebeau, Bernardy aurait fait asseoir Jeanine sur un fauteuil rouge avant de l’étrangler par-derrière. Elle l’aurait ensuite aidé à dissimuler le corps.

Un procès retentissant

Le procès d’Alain de Bernardy de Sigoyer, tenu en décembre 1946, attire une foule considérable. La presse de l’époque qualifie l’affaire de « crime banal, mais l'accusé d'exceptionnel ». Dans la salle, le fameux fauteuil rouge trône comme pièce à conviction, ajoutant une touche théâtrale au procès. Jacques Isorni, célèbre avocat qui avait défendu le maréchal Pétain, est désigné pour la défense.

Fidèle à son excentricité, Alain de Bernardy accuse sa maîtresse d’être la véritable meurtrière, évoquant une version rocambolesque où elle aurait tiré sur Jeanine avec un pistolet. Mais les expertises médico-légales réfutent ses allégations, et le verdict tombe : la peine de mort. Irène Lebeau est acquittée.

Un épilogue romanesque

Son parcours, commencé sous le soleil de La Réunion, s’achève dans l’ombre de l’échafaud. Le 11 juin 1947, Alain de Bernardy de Sigoyer est exécuté à la prison de la Santé, mais son goût pour la mise en scène dépasse même sa mort. La nuit suivant l’exécution, un homme vêtu de noir se présente chez Jacques Isorni, son avocat. Dans un ton grave et solennel, il accuse ce dernier de ne pas avoir sauvé son client de l’échafaud. Ce n’est que plus tard que la vérité éclate : il s’agissait d’un acteur engagé par Alain de Bernardy avant sa mort pour perturber son défenseur, fidèle à son goût pour l’excentricité jusqu’à la fin.

Etiquettes :

Dans la même rubrique

0💬
Tri :