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100.000 illettrés à la Réunion : "Il faut sortir de la stigmatisation"

L’illettrisme. Un vaste sujet à la Réunion qui a même donné lieu à des Etats généraux en 2010. En conclusion de ces travaux qu’il jugera par ailleurs décevant, Michel Latchoumanin, professeur des universités en Science de l’éducation et auteur de "Illettrisme ou littératie : Etat des lieux et perspectives à l'île de la Réunion" (Océan Editions) réfute ce terme d’illettrisme qu’il remplace bien volontiers par celui de littératie. Au cœur de cette précision, l’auteur souhaite lever cette barrière de la stigmatisation envers ce public. On n’est pas obligé d’imposer à tout le monde de sortir avec un niveau Master, dit-il, la révolution consisterait au contraire d’admettre l’existence des aspérités individuelles. Pour lui, l’Ecole doit accompagner les aspirations de chacun et ne pas vivre l’envoi de l’élève en difficulté dans un cursus professionnel comme un échec.
Ecrit par Ludovic Grondin – le vendredi 18 février 2011 à 12H13


Zinfos974 : Quel est votre parcours pour que vous en arriviez à vous pencher sur ce phénomène ?

Michel Latchoumanin : J’ai franchi toutes les étapes dans l’Education nationale où j’ai débuté ma carrière en 1968 ce qui fait de moi l’un des plus anciens enseignants de l’Académie. J’ai commencé en tant qu’instituteur en cours préparatoire, puis directeur d’écoles (dont une spécialisée). J’ai été commissaire d’orientation des élèves en difficulté, psychologue scolaire, j’ai enseigné dans le secondaire dans le privé. Enfin, depuis 1992, je consacre mes travaux de recherche sur cette thématique à l’Université de la Réunion.

A partir de quel constat s’appuie votre ouvrage ?

Tout d’abord, il faut reconnaître que des progrès ont été faits depuis 1960, au moment même où la Réunion commence réellement à se développer. Dans ces années-là, il n’y avait qu’une centaine de bacheliers pour en arriver aujourd’hui à 8.000. Les progrès sont-là. Il y a cependant deux indicateurs qui montrent où le bas blesse : 14% de jeunes sortent du système scolaire sans diplôme. Plus de 3.000 illettrés sont détectés lors de la journée d’appel de préparation à la défense (JAPD) chaque année ce qui représente environ 55% des personnes présentes. Enfin, plus globalement, la Réunion compte 100.000 illettrés (soit 22% de la population).

Quelle est la part de responsabilité institutionnelle ?

Là où le discours est biaisé, c’est que quand on entend dire par certains responsables que le niveau d’illettrisme a tendance à stagner, ils considèrent cela comme une victoire. Ils ont également tendance à attribuer le meilleur taux de réussite au bac aux enseignants et à rejeter la faute sur les parents ou l’absentéisme de l’enfant pour expliquer leur échec. Je dis qu’il y a à la fois une explication interne au système et une autre externe.

Pourquoi réfutez-vous le terme d’illettrisme ?
L’illettré n’est pas un handicapé, n’est pas un malade qu’il faudrait soigner. J’en connais qui ont réussi dans leur vie professionnelle. A les considérer comme des malades ou comme des personnes à plaindre, on se plante. Sans s’en rendre compte, les sociologues ont inventé cette différenciation qui exclut cette personne alors qu’elle-même ne se sent pas comme telle. Pour moi, il faut nous débarrasser du lexique qui stigmatise. Pour moi l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme c’est déjà une structure stigmatisante. Si je t’identifie comme un illettré, alors automatiquement on arrive à créer une honte de la part de ces personnes.

Vous préférez à ce terme celui de littératie…

C’est un terme qui est employé au Québéc depuis 2003. En quoi est-il différent d’illettrisme ? La littératie met en place accompagne l’individu vers le savoir qu’il juge nécessaire d’acquérir pour réaliser son projet. Ce même individu qui s’adresse à nous, enseignants ou formateurs, pour l’aider à réaliser son projet.

Le processus d’apprentissage ne devient plus stigmatisant, c’est ça ?
En effet, il faut que la démarche soit volontaire.

 

Que pensez-vous des centres d’apprentissage de la lecture par exemple ?
Les centres académiques de lecture et d’écriture (CALE) qui accueillent les collégiens notamment qui viennent à la semaine ou à la journée et qui ont été créés en 2008 se caractérisent par une absence totale d’évaluation. Comment dans ces conditions détecter s’il y a eu des progrès ? Les enfants qui sont passés par le CALE, que deviennent-ils ?
Pareil pour les API, les Ateliers permanents contre l’illettrisme. En dépit des adultes relais payés pour faire la chasse (façon de parler) aux illettrés, les gens ne viennent pas.

Pourquoi ce niveau de personnes touchées n’infléchit pas au fil des ans ?

Depuis 20 ans, nous restons en effet à 100.000 illettrés dans l’île. Je pense que c’est la culture de l’évaluation qui n’a pas pris. On a - je pense aux politiques - juste bonne conscience à dire : on a mis tant de millions sur la table. Et c’est tout.

La tenue d’Etats généraux marque pourtant une réelle prise de conscience des institutionnels ?

Les Etats généraux ont été une mascarade. Les parents d’élèves les ont boudé, les institutionnels n’étaient pas présents. La raison en est simple : ces Etats généraux ont été improvisés. Il y a eu un manque de concertation flagrant. La seule réponse apportée a été de signer une nouvelle charte après celle de 2007 déjà. Mais ce n’est qu’une déclaration de bonnes intentions. Mon pronostic : ce partenariat de façade ne résoudra pas les problèmes. Les acteurs politiques mènent des actions de façon isolée, chacun développe sa propre stratégie, ses propres dispositifs. On est reparti pour un tour. La Région gère dans son coin son appel d’offres, le Département fait de même de son côté, etc… On n’a pas été capables de faire émerger un projet commun. Tant qu’il n’y aura pas d’acteur unique pour la conduite d’un plan contre l’illettrisme, ça ne marchera pas.

La création des "Cases à lire" par la Région participe-t-elle de cette confusion ?
La "Case à lire", c’est une coquille vide au départ. Cependant, comme tout projet nouveau, il peut créer une (re)mobilisation. Pourtant, le terme de lire peut créer une gêne de la part des gens qui hésiteraient à s’y rendre.

Les évaluations nationales des CM2 a suscité des remouds dernièrement, quel est votre avis ?
Aucune pratique n’est transférable à moins de ne pas prendre en compte le contexte. L’évaluation en CM2 est utile et vitale pour le système, au même titre qu’une entreprise présente son bilan, ou qu’un parent fasse le bilan du budget du ménage. Cependant, les conditions d’exploitation sont problématiques. Je pense qu’il est dangereux de rendre public ses évaluations car les comparer ensuite aux niveaux des académies de métropole n’a aucun sens. La comparaison externe est dangereuse. Ses évaluations doivent rester en interne pour que les budgets affectés soient réorientés. Rendre public crée des frustrations car il y a cette impatience du résultat. Entre nous, s’il y a de bons résultats, qui va-t-on récompenser ? Le directeur d’établissement, le principal ou le proviseur alors que ça devrait être la reconnaissance d’une équipe pédagogique.

Là où on introduit de l’argent, ça pervertit le système. Je prends l’exemple du tutorat à l’université. Dès lors que l’on a introduit l’indemnisation des tuteurs, ça a cassé cet élan volontaire d’entraide entre les étudiants.

 

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