Voiture contre moto… + zamal ? Un mort et des vies gâchées

- Correctionnel Sud - Jeudi 24 septembre 2015 -
C’est ce qu’on pourrait appeler chronique d’une violence involontaire mais trop courante. Qui, de toute façon, surtout quand il y a mort d’homme, ne pourra jamais être considérée comme banale.
L’enchaînement des faits est tel qu’on se demande même comment cela a pu se passer.
Le 30 août 2013, route du Piton vers Saint-Leu, Kévin descend vers la ville au volant de sa Golf. Il est 13 heures, heure à laquelle il y a très peu de circulation ; la visibilité est totale. Le temps est parfaitement dégagé. Rien, absolument rien ne devrait perturber la conduite d’une automobile.
Il n’a pas vu la moto ?
Rien ? Sauf peut-être que le jeune chauffeur, la veille, a fumé un (un seul ?) joint. Or, ainsi que le rappellera le substitut Martin Genet lors de son réquisitoire, les effets du zamal peuvent se faire encore sentir 48 heures après consommation. Kévin présente, après analyses, un taux de 1,15 nano-grammes de THC (composant actif du cannabis) par litre de sang. Ce qui n’est pas non plus énorme.
Voulant entrer dans le parking situé de l’autre côté de la voie, il ralentit, serre sur sa gauche et jette un œil devant, derrière. Il laisse passer une voiture montant vers le Piton et, croyant la route libre, franchit la voie de gauche.
Il n’a pas vu la moto pilotée par Lionel Cochet, gérant d’un tabac-librairie à La Saline. Le choc est imparable. Le pilote du deux-roues, qui se tenait debout sur son engin à cet instant, au moment de franchir le ralentisseur, subit un effet de catapulte et retombe lourdement sur la chaussée, quelques mètres plus loin.
Les secours ne pourront rien faire.
C’est à n’y rien comprendre !
Les analyses révèleront que la victime aussi avait consommé du cannabis quelque temps avant, mais combien de temps, impossible à dire. Son taux n’est pas non plus, toute raison gardée, un taux de géant. Cependant, l’analyse toxicologique révèlera 1,42 gr d’alcool par litre de sang.
Kévin jure tout ce qu’on veut qu’il n’a pas vu la moto. Cette dernière allait-elle trop vite ainsi que l’affirment certains ? Ou allait-elle à allure modérée ainsi que disent d’autres ?
Le deux-roues a parcouru quelques mètres après le choc, ce qui n’est pas l’indice d’une vitesse démentielle. Surtout que Lionel n’a jamais été dépeint comme un fou du volant. Alors ?
Alors, c’est à n’y rien comprendre sinon que les impondérables, l’inattendu, les circonstances boiteuses, les hasards malheureux, conduisent souvent les individus les plus normaux sur des pentes létales.
Rien n’est commun dans cette affaire
Kévin a bien marqué un temps d’arrêt avant de s’engager, après avoir laissé passer une voiture montant vers le Piton. Peut-on alors dire qu’il n’a pas maîtrisé sa Golf ? Rien ne va en ce sens.
Lionel n’allait pas vite. Il rentrait juste déjeuner chez lui en compagnie de son épouse et de son papa malade à n’en plus pouvoir. Pas de quoi pousser aux vitesses excessives.
Leurs taux d’imprégnation, des plus modérés, n’expliquent rien non plus.
Kévin, grand maigre de 23 ans, n’a aucune inscription à son casier judiciaire. Il travaille dès qu’il a un contrat et n’est pas défavorablement connu, ne fréquente pas de gang, ne se soûle pas. Au moment de l’accident, il était en compagnie de sa copine et ils écoutaient de la musique.
"Vous écoutiez quoi ? s’enquiert Me Raffi, son défenseur. Freedom ? Classique FM ? Rires et chansons ?" Peut-être que si ça avait été du rap ultraviolent, on aurait eu là un début de l’ombre de la silhouette d’une explication ? Même pas !
Que celui qui n’a jamais péché…
Lionel et sa femme sont de gros bosseurs. Voici quelque temps, le papa de Lionel est venu rejoindre le jeune couple à La Réunion. Manque de chance, une fois encore, le papa tombe gravement malade, AVC et Alzheimer, rien que ça. Alors Lionel et son épouse, Laurence, vont travailler à tour de rôle afin que le vieux papa ne demeure jamais seul. De braves gens comme on aimerait en rencontrer plus souvent.
Le bémol est que la pression sur eux est si forte que Lionel s’octroie de temps à autre quelques bons verres et quelques tafs de zam. Pour décompresser et que celui qui n’a jamais péché…
"La moto a surgi de nulle part", dira plusieurs fois le fautif, qui n’en mène pas large.
Avant de laisser la parole aux avocats et au substitut, la Présidente Corinne Peinaud s’est livré à une brève mais intense leçon sur les dangers du cannabis, à l’intention de Kévin. Qui n’a pu qu’approuver, mine déconfite.
Intervenant pour la veuve, Me Rémy Boniface a demandé qu’on laisse Laurence s’exprimer. Certainement un effet d’audience, mais le moment fut d’une rare émotion et nous avions tous la gorge serrée en entendant la jeune veuve dire ce qu’elle a ressenti lorsqu’un policier municipal s’est présenté devant sa porte…
"Vous avez détruit trois vies, monsieur, celle de mon époux, celle de mon beau-père, et la mienne. Deux ans après les faits, je ne m’en suis toujours pas remise ! Je suis aujourd’hui anéantie".
Quelques mouchoirs ont écrasé des larmes même pas furtives.
Des vies télescopées
Me Boniface, qui cache mal une sensibilité à leur de peau, sans s’acharner outre mesure non plus sur le prévenu, a évoqué des "vies bouleversées, télescopées. Votre inattention a eu des conséquences épouvantables". Tout en précisant que sa cliente ne réclamerait à l’audience aucun dommage-intérêt, l’affaire devant être jugée au civil pour les réparations financières.
Le substitut Genet a rappelé que les peines encourues étaient importantes, surtout que le responsable avait déjà été condamné pour conduite sous influence zamalienne,
Me Raffi, défenseur de Kévin, est de ceux qui ne partent jamais battus. Après avoir présenté toute sa compassion et son empathie à la jeune épouse, il a remis les choses à ce qui lui semble être leur vraie place : "un accident, regrettable certes, mais accident quand même. L’homicide est involontaire car aucun élément ne vient prouver le contraire. La seule certitude est une consommation de zamal, mais quand ? Mon client a respecté le Code de la route ; il a laissé passer une voiture venant en sens inverse. Pourquoi aurait-il refusé le passage à la moto ? Qu’on annule son permis, oui. Pour le reste, je demande la relaxe pure et simple".
Le tribunal rendra sa décision le 6 octobre.


