Revenir à la rubrique : Economie | Société

Vie chère en Outre-mer : un modèle économique à bout de souffle

Ecrit par Julien Delarue – le vendredi 10 janvier 2025 à 17H01

Début décembre, le président de la République Emmanuel Macron a été destinataire d'un rapport sur la nécessité de changer le modèle économique en Outre-mer. En parallèle, le groupe GBH, qui s'est retrouvé dans l'obligation de publier ses comptes, est sous le feu des critiques après une enquête de Libération sur ses profits. Grande distribution, marché automobile, transparence des prix... Autant d'éléments maintes fois dénoncés localement et qui reviennent sur le devant de la scène à la faveur des récents événements sociaux en Outre-mer.

Il y avait eu les gilets jaunes fin 2018, plus récemment la crise sociale qui a secoué les Antilles, notamment la Martinique, pour réclamer de véritables actions pour faire baisser les prix des produits de consommation. Ce ressenti de la population, celui de devoir payer beaucoup plus cher les biens et services aux Antilles, comme à La Réunion, est bien une réalité. L'Insee a très bien documenté les différences de prix avec l'Hexagone : 9 % en moyenne à La Réunion, et jusqu'à 37 % sur les produits alimentaires. L'inflation persistante depuis un an n'a pas arrangé la situation. Bien au contraire.

Lire aussi : Manger coûte en moyenne 37% plus cher à La Réunion

"Bousculer le modèle économique de la rente"

Un ressentiment qui est aujourd'hui partagé dans un rapport de 150 pages qui a été remis au président de la République Emmanuel Macron, et dont le journal Le Monde a pu avoir lecture. Qu'est-ce que l'on y apprend ? Qu'il est urgent de changer de modèle économique en Outre-mer. « La situation économique et sociale de ces îlots de France dans des environnements régionaux disparates est préoccupante. En dépit d’importants efforts de la nation, les Outre-mer stagnent. »

Pierre Egéa, juriste, et Frédéric Monlouis-Félicité, conseil d’entreprises, ont réalisé ce rapport rendu début décembre. Le résumé est sans appel comme l'écrit Le Monde : les mouvements sociaux récurrents contre la vie chère ne sont que le symptôme d’un dysfonctionnement systémique : celui d’économies de comptoir postcoloniales bloquées, dans un contexte d’immobilisme politique dont chacun doit prendre sa part, l’État comme les élus locaux.

Si plusieurs volets sont traités, comme l'autonomie alimentaire, l'autonomie politique ou encore la question de la surrémunération des fonctionnaires, la question économique est problématique. En effet, les rapporteurs préconisent de « bousculer le modèle économique de la rente qui profite aux oligopoles, dans le secteur automobile ou de la distribution alimentaire ». Les deux experts appellent à « assurer l’exercice d’une concurrence non faussée » et à « encadrer les marges arrière des distributeurs qui peuvent atteindre 25 % du chiffre d’affaires et pèsent particulièrement sur les producteurs locaux ». Dans le viseur, un grand groupe : GBH. Pas nommé, mais qui attire l'attention depuis plusieurs années sur sa mainmise sur l'économie ultramarine.

Lire aussi : OPMR : Des propositions pour plus de transparence sur les prix dans la grande distribution

Des marges toujours aussi opaques

Justement, le groupe antillais se voit épinglé par le journal Libération. Leur enquête a permis de mettre la main sur les réels bénéfices de l'enseigne à la lumière de différents documents consultés. Alors que ses comptes ont été partiellement publiés en décembre après six ans d’opacité – une publication qui fait suite à la procédure judiciaire toujours pendante devant le tribunal de Fort-de-France à ce sujet –, les chiffres omettent les données consolidées de ses nombreuses filiales, rendant impossible une évaluation précise des bénéfices réels. On apprend tout juste que le résultat de l'exercice 2023 atteint plus de 138 millions d'euros. Cette transparence limitée intervient dans un contexte tendu, marqué par des accusations de marges exorbitantes et de pratiques anticoncurrentielles.

Libération, citant des documents internes et des témoignages exclusifs, révèle des marges atteignant 28 % sur les ventes de véhicules dans les concessions GBH, un taux bien supérieur à celui pratiqué en métropole. La concentration verticale et horizontale du groupe dans des secteurs clés comme l’automobile et la grande distribution exacerbe cette situation, lui conférant une position hégémonique dans plusieurs territoires d’outre-mer.

Lire aussi : Rachat de Vindémia : Des atteintes à la concurrence observées

Lire aussi : GBH conteste les conclusions du rapport de l'OPMR

Lire aussi : [Pierrot Dupuy] Le groupe Bernard Hayot, une pieuvre qui a fait main basse sur La Réunion

Qu'en est-il vraiment ? Nous avons pu mettre, nous aussi, la main sur des documents émanant de concessionnaires locaux. Un véritable inventaire à la Prévert avec pas moins d'une trentaine de lignes comptables qui apparaissent : remise outre-mer, prix net outre-mer, frais de transit maritime, taxes réglées à l'administration fiscale, frais de transit local, frais de douane, frais de gestion, prix de revient, calcul du prix rendu, marge brute et commerciale...

Dès le départ, il faut savoir que les concessionnaires réunionnais bénéficient généralement d'une remise outre-mer pour faire venir les véhicules. “Sur certaines marques premium, les prix pratiqués peuvent aller jusqu'à 50 % de plus qu'en métropole. Pour les autres marques plus low-cost, les volumes de vente permettent d'obtenir des prix plus intéressants et donc des écarts de prix plus faibles avec la métropole”, nous explique un professionnel de la place, préférant rester anonyme. La concession récupère son véhicule avec un prix de revient commercial hors TVA. Elle applique un coefficient de marge commerciale brute qui englobe toutes les précédentes lignes comptables. Une nouvelle fois, la concession ajoute la TVA à 8,5 % pour arriver à un prix TTC pour l'automobiliste, auquel il faudra ajouter la carte grise, les frais de mise en route et l'éventuel malus ou bonus écologique. Le prix grimpe de plus de 30% par rapport à l'Hexagone.

Des mesures fortes pour s'attaquer à la vie chère

Et ce n'est pas une nouveauté. En juillet 2018, l'Observatoire des prix, marges et revenus (OPMR) présentait une étude sur la formation des prix de vente des véhicules neufs à La Réunion. Dans la synthèse, le cabinet Elan notait déjà “l'opacité” du marché, notamment sur le prix CAF (coût, assurance, fret), les marges intermédiaires ou encore les “spécificités des chaînes de valeurs”. Plus de six ans après, rien ne semble avoir bougé... Et le rapport présenté à Emmanuel Macron va dans le même sens dans ses conclusions, de l'avis même des rapporteurs. Ils indiquent que les réformes structurelles à mener exigent une volonté forte pour s’attaquer « aux causes structurelles de la vie chère », mais ils savent déjà qu'elles seront hors d’atteinte dans le contexte politique du moment.

De tous ces constats, on a tout de même la désagréable impression que le travail mené, localement ou au niveau national (rapport, commission d'enquête...) sur des problèmes bien identifiés et connus de tous, se heurtent toujours aux volontés politiques des différents gouvernements et élus locaux. Sont-ils pieds et mains liés ? Sous la pression des lobbyistes ? Ou bien tout simplement dans l'incapacité de détricoter une économie de comptoir ancrée depuis bien longtemps et dont l'avenir ne semble pas remis en question ?

Car localement, ce n'est pas faute d'avoir déjà réalisé ce travail sur la vie chère depuis plusieurs années. L'OPMR, via différents rapports, a pointé du doigt à de multiples reprises ces « pratiques » et demandé à ce que le système soit révolu. C'était le cas dans l'automobile, mais aussi dans la grande distribution. Un récent rapport intermédiaire avait mis le feu aux poudres avec la grande distribution locale. L'OPMR faisait plusieurs préconisations : amende dissuasive, transmission des tickets de caisse et surtout, abrogation des marges arrière. L'objectif de l'OPMR était d'analyser les prix de 21 produits vendus dans les magasins réunionnais et de comprendre pourquoi il existait un écart moyen de 37 % entre les prix pratiqués en métropole et ceux à La Réunion. L'idée sous-jacente était de maintenir une forme de pression sur des entreprises qui ne sont pas, légalement, obligées de fournir toutes ces informations.

Lire aussi : Le « coup de pression » de l'OPMR sur la grande distribution

Bien évidemment, ces propositions pour lutter contre la vie chère avaient soulevé une réaction négative de la part des acteurs de la grande distribution qui insistaient sur la nécessité de transparence à appliquer à l'ensemble de la chaîne de valeurs.

Dans la même rubrique

0💬
Tri :