Vers un ananas à 5 euros : la filière tire la sonnette d’alarme

La filière ananas continue de s’enfoncer dans la crise. Coûts de production en hausse, perte d’herbicides et d’insecticides, maladies, cyclones, main-d’œuvre rare et aides publiques jugées insuffisantes… Les producteurs alertent sur l’avenir de la filière et des prix qui pourraient continuer de grimper. La barre des 5 euros l’ananas dans un avenir pas si lointain n’est pas écartée si rien ne change.
Yves Bègue peut parler de l’ananas des heures durant. Ce jeune producteur et son épouse cultivent deux hectares d’ananas dans les Hauts de Saint-Benoît, ainsi que 450 m² de fruits de la passion sous serre et du melon. Des productions qui prennent progressivement la place du « roi » ananas victoria, star de l’export et des cuisines réunionnaises.
À Cambourg, le victoria était chez lui. « Il y a encore quatre ans, quand on regardait vers les hauts et les bas, c’était noir de plastique partout. Maintenant, certains refont de la canne, un peu de banane… »
Baisse des rendements et coûts en envolée
« Les rendements baissent, la rentabilité baisse. Il y a eu des soucis de vols, papa était obligé de passer les nuits dans les champs, la main-d’œuvre, c’est aussi compliqué et en plus aujourd’hui il y a la disparition des produits phytos… »
Conséquence, son père a progressivement levé le pied sur l’ananas. « Depuis que papa a mis les serres en place, il n’a jamais replanté une parcelle d’ananas. » L’exploitation, qui produisait jusqu’à 200 tonnes par an, espère 30 à 40 tonnes cette année.
« On n’a plus le droit aux produits pour les fourmis, on nous a retiré celui pour les cochenilles. Ben nous retrouv a nou qu’avec des désherbants non homologués. Plus ça va, plus on a de problèmes. Qu’est-ce qui reste ? Le courage que l’agriculteur a le matin pour se lever. »
Faire pousser un ananas « coûte deux fois plus cher qu’il y a quelques années ». Plastique, engrais, intrants : « tout a augmenté ». Pour décider s’il poursuit l’ananas, il note désormais « le coût par mois à la parcelle pour savoir si ça vaut toujours la peine ».
Des spécialistes pointent un rendement moyen passé d’environ 40 tonnes par hectare à « moins de 25 » aujourd’hui.

Cyclones, maladies et pression du terrain
Des contraintes en hausse constante qui découragent beaucoup, alors que l'ananas est déjà une culture contraignante physiquement, où la mécanisation a encore du mal à trouver sa place. Sa rajoute la difficulté à trouver de la main-d’œuvre pour l’entretien, la plantation et la récolte. Et un ananas, c’est 16 à 18 mois de production.
Ajoutez deux cyclones en deux ans, le retour de ravageurs et des maladies comme celle de la tache noire et vous aurez fini de décourager bon nombre de producteurs de continuer à planter de l’ananas.
Moins de candidats à la replantation
David Cayrou, responsable de site chez Boyer SAS Philibon, l’un des principaux acteurs à l’export, pointe aussi la suspension cette année de l’aide départementale à la plantation, « cyclone Garance oblige, alors que l’Europe ne finance déjà plus cette étape depuis plusieurs années ».
« Face à des coûts qui augmentent, des rendements qui baissent et des subventions qui disparaissent… ça revient de plus en plus cher à produire. L’ananas est déjà un produit de luxe, il va devenir encore plus un produit de luxe. Des jeunes courageux comme Yves, il n’y en a pas beaucoup », s’inquiète le spécialiste. Selon lui, « demain, ce seront des fruits de Maurice et d’Afrique du Sud » qui pourraient alimenter le marché local.
Produits phytosanitaires : le mur réglementaire
La filière souffre également de la disparition de solutions d’induction florale (Ethrel, PRM12) qui permettent « de maîtriser la production en déclenchant la fleur et d’avoir une parcelle homogène en floraison », résume David Cayrou. « Sans cela, l’ananas deviendrait un produit saisonnier et ne serait récolté qu’en novembre, décembre, sa saison naturelle. »
Une induction florale pratiquée six mois avant la récolte signifie « qu’il n’y a donc pas de résidus dans le fruit », précise-t-il.
« Sans l’induction, le cycle serait de deux et demi, trois ans, pour récolter une parcelle, ça ne serait que de la perte. Si c’est ça j’arrête l’ananas, ça deviendrait trop compliqué », prévient Yves.
Une solution provisoire a été apportée par une dérogation de 120 jours accordée début septembre pour un produit déjà homologué sur le blé. Une demande d’homologation est en cours concernant l’ananas.
Sur la tache noire, une demande d’homologation est aussi en cours pour un produit développé par l’ARMEFLHOR.

« L’ananas devient un produit de luxe »
Gaël Dijoux, producteur à Sainte-Suzanne et président de la coopérative Anafruit, confirme la tendance : « Le nombre de producteurs diminue chaque année et les surfaces avec. » Ce qui entraîne d’autres difficultés, comme l’accès aujourd’hui à des plants sains dans l’Est avec l’obligation de se déplacer jusqu’au Tampon.
Il estime aujourd’hui à « moins de 300 le nombre de producteurs dans l’île pour environ 3 000 tonnes », contre le double il y a quelques années. À Anafruit, « de 1 600 tonnes brutes, on est passé à 800 tonnes en deux ans ». Il tire la sonnette d’alarme concernant le prix : « Sans solution, il y aura une augmentation de prix, c’est une évidence. Face à des coûts qui augmentent, des rendements qui baissent et des subventions qui disparaissent, sans oublier la suppression de tous les produits nécessaires à sa production, l’ananas devient de plus en plus cher à produire. Avec plus de 20 000 euros par hectare de coût d’investissement, ce n’est plus rentable. »
Il partage l’avis d’un ananas « qui devient de plus en plus un produit de luxe. Pour moi, ce ne serait pas choquant d’arriver à un ananas à 5 euros l’unité. »
Le fruit est vendu aujourd’hui en moyenne un peu plus de trois euros dans les grandes surfaces, selon les relevés de la DAAF. Il avait atteint 3,5 euros en hiver, certes pas sa saison de prédilection.

« Le Département est habitué aux mesurettes »
La filière demande davantage d’accompagnement pour la plantation, une hausse des prix ou un soutien renforcé via le POSEI. Concernant la future enveloppe départementale, l’avis est sévère : « C’est 400 000 euros alors qu’on a besoin de 1,2 million par an. C’est une mesurette, mais on est habitué, avec le Département, ce n’est toujours que des mesurettes. »
La possible disparition du POSEI serait « le coup de grâce » aux yeux de Gaël Dijoux, alors que ce dispositif apporte « 40 centimes au kilo à la commercialisation pour le marché local ».
« Pas là pour payer tous les frais »
« Si c’est une mesurette, qu’il ne vienne pas demander d’aide à l’ananas », lui répond le premier vice-président du Département chargé des affaires agricoles, Serge Hoareau.
Il rappelle que le dispositif précédent a été acté lors du dernier salon de l’agriculture, en présence de l’interprofession. « Le dispositif s’est arrêté le 31 décembre 2024 en accord avec eux, il s’agissait d’un plan de relance qui n’avait pas vocation à être pérennisé. On nous a demandé de mettre en place un dispositif plus pérenne, ce qu’on a fait en travaillant sur la base des itinéraires techniques fournis par l’ARMEFLHOR. Pour le coût de production, on est à peu près à 15 000, 16 000 euros à l’hectare, le Département apporte 6 000 euros au premier, 4 000 euros au deuxième. »
Il poursuit : « Oui, ce n’est jamais suffisant, mais la canne c’est 4 000 euros à l’hectare pour la plantation. L’ananas c’est 6 000 euros. Nous sommes là pour apporter une aide, on n’est pas là pour payer tous les frais. Près de 20 millions d’euros ont été injectés dans l'agriculture pour sortir de Garance par l'Europe et le Département et quand on met autant d’argent on ne peut pas le mettre pour de nouveaux dispositifs. »
Il ajoute que les comptes de l’État et des collectivités locales doivent faire face à des restrictions. « Le problème de l’ananas, c’est que l’Europe ne le reconnaît pas comme une culture pérenne. C’est un dispositif porté par les fonds propres du Département. »

Le nouveau dispositif sera voté le 16 novembre. Au total, la collectivité chiffre à 4,5 millions d’euros l’enveloppe dédiée au soutien à la production de fruits et légumes sur trois ans, dont 1,1 million d’euros pour l’ananas, 1,5 million pour les petites exploitations, 1,7 million pour les fruits et légumes prioritaires et 60.000 euros pour l’IGP vanille.
Après plusieurs années de crise, l’ananas réunionnais se retrouve à un tournant.


