Revenir à la rubrique : Courrier des lecteurs

Une question de taille

Suite à mon article sur la surpopulation, afin d’en étayer l’argumentaire, voici la pensée d’Olivier Rey, philosophe, dans son dernier opus, « Une question de taille » (Editions Stock), au travers de la vision d’autres philosophes, sur la taille de toute société humaine, y compris de sa démographie. Que dit Léopold Kohr ? La thèse […]

Ecrit par Dr Bruno Bourgeon, président d'AID – le mercredi 10 décembre 2014 à 09H42

Suite à mon article sur la surpopulation, afin d’en étayer l’argumentaire, voici la pensée d’Olivier Rey, philosophe, dans son dernier opus, « Une question de taille » (Editions Stock), au travers de la vision d’autres philosophes, sur la taille de toute société humaine, y compris de sa démographie.

Que dit Léopold Kohr ?

La thèse centrale de l’ouvrage de Léopold Kohr, The Breakdown of Nations (1957) est simple : « Il semble qu’il n’y ait qu’une seule cause derrière toutes les formes de misère sociale : la taille excessive. Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. » Quand la taille sociale augmente, le sens de l’interdépendance, l’appartenance et l’intérêt commun, garanties contre la criminalité, décroissent. L’anonymat et le gigantisme mettent à mal une morale fondée sur l’attention d’autrui. Or plus on s’adapte à une situation dégradée, plus on permet sa dégradation. Chaque nation trop grande est obsédée par son rang et son objectif est de conserver sa position. L’Union Européenne en est un exemple.

Pourquoi discuter sur la gouvernance pour sortir nos sociétés du marasme, si l’on évite la question préalable : quelle taille pour être bien gouvernées ? Bergson le notait, l’être humain a été façonné par et pour une vie en petites sociétés. Une population n’a pas besoin de dépasser les 10 ou 20 000 à en juger des Cités de Grèce, d’Italie ou d’Allemagne. Platon prit garde de limiter le nombre de citoyens de sa cité idéale à 5040. A l’époque les cités prenaient des mesures afin de contrôler leur taille, en fondant des colonies pour éviter leur inflation. Montesquieu a insisté sur l’importance de la taille d’une société quant à la façon de se gouverner : une démocratie n’est viable que pour de petites populations.

Que dit Ivan Illich ?

La pensée d’Illich peut être vue comme un affinement de celle de Kohr : « En chacune de ses dimensions, l’équilibre de la vie humaine correspond à une certaine échelle naturelle. Lorsqu’une activité outillée dépasse un certain seuil, elle se retourne d’abord contre sa fin, puis menace de destruction le corps social tout entier (…) Il nous faut reconnaître que l’esclavage humain n’a pas été aboli par la machine, mais en a reçu une figure nouvelle. La société devient une école, un hôpital, une prison, (…) Alors commence le grand enfermement. » Illich insiste sur un point : ce qui importe n’est pas le plus petit, mais le proportionné. La taille adéquate est en fait déterminée par le type d’activité.

La démesure technologique

Pour la technoscience, toute borne est défi. « La technique est en soi suppression des limites », notait Jacques Ellul. Orwell : « Tout effort visant à contrôler le développement de la machine nous apparaît comme une atteinte à la science. » Si la limite morale était ce que l’on ne doit pas faire, de nos jours, elle est ce que l’on ne peut pas faire.

Or il existe un seuil au-delà duquel le développement technologique devient contre-productif et nuit à ce qu’il est censé améliorer. Illich : « Dès qu’une voiture dépasse la vitesse de 25 kilomètres à l’heure, elle provoque un manque de temps croissant. » Le temps dévolu au transport automobile s’allonge avec celui consacré à acquérir l’automobile en question. Illich encore : « Dès que le rapport entre force mécanique et énergie métabolique dépasse un seuil déterminable, le règne de la technocratie s’instaure (…) Entre les hommes libres, les rapports sociaux productifs vont à l’allure d’une bicyclette. » Les capacités de survie en dehors du système technique étant annihilées, les populations doivent travailler à la perpétuation du système. La pensée économique libérale réalise la prouesse de tirer parti de l’impasse dans laquelle elle contribue à nous précipiter pour renforcer son emprise, imposer ses vues et faire passer toute remise en cause pour des propos irresponsables.

Le sophisme technophile consiste à poser l’alternative : une technique sans limites, ou l’âge des cavernes. Le progrès technique est équivoque, avec bénéfices et inconvénients. Que les avantages l’aient emporté sur les nuisances ne signifie pas que cela soit définitif. Le Trans-humanisme par exemple, s’amalgamer à la machine, est contre-productif : séparer la personne de l’instrument à son service est illusoire.

Une division du travail démesurée

Georg Simmel souligne que plus une société est grande, plus la division du travail est poussée, car elle seule est à même de maintenir l’unité de la population. Il faut, selon Durkheim, que la « solidarité organique », fondée sur l’interdépendance des individus spécialisés dans une tâche, se substitue à la « solidarité mécanique » de proximité, qui lie les individus dans de petites communautés. Pour dire mieux : l’extrême division du travail est une des conditions d’existence d’une société nombreuse.

Les individus « égaux » se sont trouvés trop nombreux pour être gouvernés autrement que par la statistique. Les administrations ne gèrent plus que des masses, des flux, des stocks. C’est dans cette mentalité des grands nombres que Hannah Arendt trouva les conditions de ce qu’elle a appelé la « banalité du mal », l’effet d’une atrophie de la sensibilité dans un fonctionnement autonomisé.
La force de l’idéologie libérale est qu’elle anéantit la faculté psychosociale à admettre une limite, qu’elle règnera jusqu’à ce qu’intervienne la main invisible de la catastrophe.

Conclusion

Curieusement, plus il y a d’hommes sur Terre, moins la réflexion tient compte du nombre. Au XIXe, on eut l’impression qu’il n’y avait plus guère que les utopistes pour comprendre qu’une organisation est solidaire d’une échelle. Cette négligence envers le nombre est stupéfiante. Il est certes désagréable de se mettre à compter. Il faudrait alors organiser le monde de telle sorte que le comptage en soit épargné. Quand les efforts pour maîtriser les processus ne font qu’aggraver leur caractère incontrôlable, quand la démesure est générale, la seule voie sensée est la décroissance. Devant notre incapacité à rebrousser chemin, nous ne ferons pas l’économie d’une catastrophe.

Bruno Bourgeon, président d’AID
http://aid97400.lautre.net

 

Thèmes :
Message fin article

Avez-vous aimé cet article ?

Partagez-le sans tarder sur les réseaux sociaux, abonnez-vous à notre Newsletter,
et restez à l'affût de nos dernières actualités en nous suivant sur Google Actualités.

Pour accéder à nos articles en continu, voici notre flux RSS : https://www.zinfos974.com/feed
Une meilleure expérience de lecture !
nous suggérons l'utilisation de Feedly.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

Dans la même rubrique

Invitation à l’attention de Madame Geneviève Guévenoux, Ministre déléguée aux Outre-mer, de la part des 42 000 signataires du Collectif Oasis Réunion

Madame la Ministre. 

Notre Collectif, qui représente les plus de 42 000 signataires du Manifeste d’Oasis Réunion, a le plaisir de vous inviter, si vous étiez sur l’île entre le 17 et le 22 avril, à venir nous rendre visite dans Les Jardins Familiaux du Chaudron à SAINT-DENIS, soit le mercredi 17 avril à 10H, soit les samedi 20 et dimanche 21 avril, à l’occasion du GRAND NETTOYAGE DE LA RÉUNION que nous organisons en célébration de la Journée Mondiale de la Terre 2024. 
Le petit spot vidéo d’une minute visible à ce lien  en fait une courte mais « intense » présentation.