Souveraineté alimentaire : des filières très rentables, mais à quel prix ?

À La Réunion, certaines industries agroalimentaires affichent des taux de marge particulièrement élevés, selon une étude conjointe de l’Insee et de la DAAF. C’est notamment le cas dans les filières issues de la canne à sucre, comme la fabrication de sucre et de boissons alcoolisées. Ces résultats, dans des secteurs largement subventionnés, posent la question de leur place et de leur rôle dans une stratégie de souveraineté alimentaire, devenue prioritaire pour les pouvoirs publics.
En 2022, le taux de marge* s’élevait à 66 % dans la fabrication de boissons alcooliques distillées – principalement du rhum –, à 42 % dans les autres boissons, et à 40 % dans la fabrication de sucre, selon les résultats d'une étude commune réalisée par l'Insee et la DAAF (Direction de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt de la Réunion). Ce dernier taux est qualifié de conjoncturellement élevé par l’étude, en lien avec la volatilité du cours mondial du sucre (en moyenne, ce taux de marge est à 20%, NDLR). À titre de comparaison, la moyenne du secteur agroalimentaire réunionnais s’établit à 30 %, soit cinq points de plus que celle des PME du même secteur en métropole. En revanche, d’autres segments affichent des marges bien plus faibles par rapport à l'Hexagone : 7 % dans les produits laitiers, 11 % dans la transformation de fruits et légumes, et 12 % dans la viande.
L’étude montre également que les filières du sucre et de la viande seraient structurellement déficitaires sans les aides publiques. Subventions d’exploitation, exonérations fiscales et dispositifs de défiscalisation contribuent fortement à maintenir leur équilibre économique. La question de l’usage de ces ressources se pose d’autant plus que ces filières participent inégalement à l’objectif d’autonomie alimentaire.
« L’agroalimentaire, levier essentiel de souveraineté alimentaire »
Présent à la présentation des résultats de l'étude, Boris Calland, directeur adjoint de la DAAF, rappelle que l’agroalimentaire local est un maillon central des politiques publiques. « L’agroalimentaire est un maillon clé de l’économie réunionnaise, à la fois en termes de création de valeur et d’emplois. C’est un enjeu fort des politiques publiques, notamment dans le cadre de la lutte contre la vie chère. Tout ce qui est transformé localement permet une meilleure maîtrise des prix. » Il ajoute que « l’agroalimentaire est aussi un levier essentiel de souveraineté alimentaire. Ce n’est pas un hasard si le ministère de l’Agriculture s’appelle aujourd’hui ministère de la Souveraineté alimentaire. Il y a une stratégie nationale forte pour nourrir la population locale avec nos propres productions. »
Selon lui, cette ambition repose sur une approche structurée. « On raisonne à trois niveaux : la production agricole, qui permet déjà de couvrir 70 % de nos besoins en produits frais – il y a encore des marges de progrès ; les produits transformés, où le potentiel est énorme – par exemple, on produit toutes nos tomates fraîches localement, mais on ne fabrique aucune sauce tomate sur place ; et enfin, le conditionnement, qui reste pertinent même si la matière première est importée. »
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La canne reste un socle
Dans cet ensemble, la canne à sucre joue un rôle pivot, en tant que socle économique pour de nombreux producteurs. « La canne reste un socle : elle apporte une régularité de revenu qui permet d’investir et de se diversifier, notamment vers les fruits, légumes et l’élevage. » Cette interconnexion des filières est aussi au cœur de l’équilibre du modèle réunionnais. « Il y a une vraie synergie entre ces trois piliers, sans que l’un n’écrase les autres », explique Boris Calland.
Mais l’équilibre de la répartition de la valeur reste un enjeu sensible. « En 2022, l’industrie sucrière a affiché un taux de marge atypique, autour de 40 %. Cela soulève la question de la répartition de la valeur au sein de la filière, en particulier pour les planteurs, qui ont connu des campagnes décevantes. » Mais les marges réalisées par les industriels dans le secteur des boissons alcoolisées ne laissent pas indifférent. La question de la valorisation des sous-produits, comme la mélasse, est désormais sur la table. « Il faudra rediscuter l’équilibre de la filière canne, sucre, énergie. La valorisation de la mélasse est un sujet qui sera abordé dans la prochaine convention canne. C’est un vrai levier de création de valeur. »
Mais face à la tentation d’opposer des modèles productifs, Boris Calland tient à rappeler qu’il n’est pas nécessaire de sacrifier l’un au profit de l’autre. « Il y a de la place pour tout le monde, c’est le message à faire passer. »
*Le taux de marge est ici défini comme l’excédent brut d’exploitation rapporté à la valeur ajoutée au coût des facteurs. Il mesure la part de valeur ajoutée restant à l’entreprise après paiement de ses frais de personnel, en intégrant les aides publiques (subventions d’exploitation). Source : Insee-DAAF, avril 2025.


