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Sidélec : pots-de-vin contre marchés publics

Ecrit par Eric Lainé – le mercredi 5 mars 2025 à 16H59

Quand un marché est truqué, il est rare qu'il n'y ait pas de contreparties. Les dirigeants des sociétés attributaires des marchés du Sidélec ont été interrogés sur l'existence de pots-de-vin qui transpire des messages échangés entre eux et Yves Gigan.

Yannick Grondin de SGER2 n'y est pas allé par quatre chemins. Spontanément, il a fait part de son soulagement à l'arrivée des enquêteurs, expliquant qu'il perdait pied. Il avouait qu'il fallait verser une contrepartie de 1% à “l'autorité compétente”, au plus tard à la fin du mois de novembre 2022. Il illustrait son propos en précisant que les deux chèques de 7.000 et de 8.000 euros sans ordre, découverts chez lui, étaient destinés aux décideurs du Sidélec. Tout comme les 1.500 euros sous enveloppe barrée de la mention “SIDELEC”.

Le responsable de SGER2 indiquait que d'autres sociétés étaient en quête de liquidités pour honorer leur part du marché. Comme il connaissait lui-même des agriculteurs, il s'était proposé de dépanner un autre chef d'entreprise. Toujours selon lui, sa société, mais aussi Testoni Réunion, E2R et Bourbon Lumière ont participé à une caisse commune. Une caisse noire à hauteur de 30.000 euros. Il parle encore d'un rendez-vous au Sidélec organisé entre fin octobre et début novembre 2022. Le casting ? Presque toujours le même : trois responsables de société, l'incontournable Yves Gigan et le président du Sidélec en personne... Maurice Gironcel.

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“Tout le monde savait très bien de quoi on parlait”

Dans ce club des 5, il semble que le choix des mots ait son importance. Ainsi, Yves Gigan aurait présenté les trois responsables de société comme ceux qui “ont réglé le problème”. Tout en leur posant la question de confiance, c'est-à-dire “si les engagements pris seront tenus”. “Il précisait que rien n'avait été clairement dit, c'était implicite, mais tout le monde savait très bien de quoi on parlait”, écrivent les magistrats du PNF. Sur les modalités de paiement, il était question de verser la moitié en liquide et l'autre moitié en subventionnant une association “qu'ils connaissent”.

Cartons de vin et pots-de-vin

En garde à vue, Jean-Michel Hypolite, pour Bourbon Lumière, s'est mis à table comme les autres, livrant une version conforme aux accusations portées par son collègue de SGER2. Notamment, il soutenait que Maurice Gironcel avait réclamé 1% sur le volume de marché lors d'une réunion, peu avant son attribution. Il précisait avoir remis 5.000 euros pour sponsoriser l'annuaire du Sidélec mais aussi avoir assisté à la remise d'une enveloppe contenant “au moins 30.000 euros” à Yves Gigan. Cette précédente remise de fonds se serait déroulée au restaurant “Un autre son de cloche” à Saint-Denis, fin août-début septembre 2022.

Version légèrement dissonante : Yannick Grondin se souvient plutôt d'une somme de 20.000 euros. Ils s'accordent cependant sur le fait que l'enveloppe a été remise à l'issue du repas, après le dessert donc. À cette même période, un échange de SMS fait référence à une remise de vin rouge à Yves Gigan. “Du Saint-Nicolas de Bourgueil”, précise l'un. “Si c'est pour Yves, on lui préparera un carton avec plusieurs vins de Loire”, commente un autre.

Yves Gigan a reconnu a minima que le président Gironcel était au courant de l'entente illicite qui affectait les marchés.

Jean-Christophe Paroux, pour Testoni Réunion, reconnaît qu'il était lui aussi au parfum “de la demande de versement de 1% au Sidélec” (..) “quelques jours avant l'attribution officielle”. Il parle d'une “commission occulte à hauteur de 50% en numéraire et 50% en chèque au profit d'une association”. Cash dans le choix des mots, il assimile cette pratique à “du chantage et du racket”. Il n'aurait jamais versé d'espèces mais il assure avoir signé quatre chèques sans ordre pour un montant total de 27.000 euros. Une version qui sera corroboré par son grand patron, Jean-Marc Testoni.

Je te dépose mes poissons cet après-midi”

Ce système de contreparties était connu d'autres sociétés comme E2R. “Nous ne pouvions pas rentrer sur le marché comme ça, il fallait donner un pourcentage au Sidelec pour avoir l'attribution du marché”, indique un autre responsable de société. Aux déclarations des uns et des autres - dont personne ne voit pourquoi ils mentiraient - s'ajoute une énième pièce maîtresse trouvée en perquisition. Sur ce document, écrit de la main du responsable de Bourbon Lumière, apparaît le fameux 1% avec deux fois 50% en face d'un bon de commande. Et puis il y a les textos qu'ils échangent ensemble.

Lors d'une conversation par textos, il est question de la réception de bons de commande du Sidelec, d'un “RDV avec le président”, du respect de la parole donné et de ce message codé du responsable de Testoni Réunion : “Je te dépose mes poissons cet après-midi vers 16 heures.” Autrement dit des chèques sans ordre destinés au Sidelec et qui ne sont pas sans rappeler les SMS codés de la mairie du Port.

Les déclarations accablantes des uns et des autres tout comme les éléments de preuve matérielle n'auront pas raison d'Yves Gigan. Le DGS du Sidelec soutient n'avoir jamais reçu un kopeck. Tout juste admet-il que la participation à l'agenda du Sidelec est une pratique ancienne qui relève purement du sponsoring. S'il lave Maurice Gironcel de tout soupçon, le DGS fait montre de plusieurs maladresses à son égard qui en disent long. A la fois, il précise que “la décision se prend toujours de façon collégiale, je veux dire le président et moi-même”. D'ailleurs, la non-dénonciation de l'entente illicite a été prise “de concert avec l'autorité”, en parfaite contradiction sur ce point avec Maurice Gironcel.

Il n'était informé de rien dans l'établissement qu'il dirigeait”

Le président du Sidelec dit tout ignorer des manœuvres pour tronquer l'analyse des offres. Réflexe d'élu : il renvoie la balle dans le camp de son administration. La non dénonciation de l'entente ? C'est de la faute de la responsable juridique. La mise au placard de la responsable des marchés publics à la suite de son refus de supprimer la note sur la dénonciation de l'entente ? Maurice Gironcel n'est pas davantage au courant. De toute manière, il dit ne pas savoir ce qu'est un article 40 après des décennies de mandature. “En résumé, il n'était informé de rien dans l'établissement public qu'il dirigeait”, écrivent les magistrats du PNF.

Les trois cadres d'entreprise qu'il aurait convoqués et rencontrés pour leur mettre la pression ? Le président du Sidelec est formel : cette réunion n'a pas eu lieu. Maurice Gironcel n'a pas davantage eu vent des petits arrangements du DGS qui murmure à son oreille.

Concernant la fameuse photo de la réunion de concertation entre son DGS et les entreprises, Maurice Gironcel trouve que ce n'est pas normal. Sans plus. Quant aux faits de corruption, tout est faux selon lui, en dépit de la chronologie des faits, des indices et des aveux recueillis par les enquêteurs. Qu'en sera-t-il lors de son procès devant le tribunal judiciaire de Paris en mai prochain ? A suivre...

Etiquettes : Maurice Gironcel | Sidelec

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