Quand les extrêmes se jouent de la démocratie

La mort de Quentin Deranque, lors d'affrontements entre militants d'extrême droite et d'extrême gauche ne devrait surprendre personne. Ce drame était annoncé. Depuis des années, les marges radicales de notre paysage politique cultivent la violence comme langage légitime. Mais, face à cette tragédie, la question des responsabilités ne peut pas se réduire à la seule dimension pénale.
Elle interroge tout un écosystème que nous avons collectivement laissé prospérer.
La réalité des groupuscules
La première responsabilité incombe aux groupuscules eux-mêmes. Ces milieux cultivent la violence comme un éthos, un marqueur d'authenticité militante. À l'extrême droite, on glorifie la virilité guerrière, on fantasme la "guerre raciale". À l'extrême gauche, on romantise l'"action directe", on théorise la violence comme "autodéfense populaire". Dans ces bulles radicales, l'adversaire n'est plus un humain, mais une proie. Le passage à l'acte devient inévitable.
La responsabilité des partis politiques
Mais, cette responsabilité primaire ne doit pas masquer celle, plus insidieuse, des partis politiques qui prétendent à la respectabilité tout en entretenant des liens troubles avec ces franges violentes. Le Rassemblement national a bâti sa "dédiabolisation" sur une fiction : celle d'une rupture nette avec l'ultradroite. Or, des cadres venus de cette même ultra-droite, violente, peuplent son appareil. Sa rhétorique de "reconquête", de "guerre civile", de dénonciation de "l'ennemi intérieur" nourrit les imaginaires violents. Le message implicite du Rassemblement national est clair : nous désapprouvons officiellement, mais nous comprenons.
La France insoumise porte une responsabilité symétrique. Ses responsables participent à des manifestations dans lesquelles la présence de groupuscules d'ultragauche n’est pas cachée. Son vocabulaire insurrectionnel – "renverser le pouvoir", "soulèvement populaire" – peut être pris au pied de la lettre par des militants radicalisés. Sa condamnation des violences d'extrême gauche est
systématiquement assortie de "mais" : mais la répression policière, mais la violence sociale. Cette relativisation crée une hiérarchie implicite des violences acceptables. Parce que c'est bien de cela qu'il s'agit.
Ces formations, malgré leurs différences idéologiques, convergent dans leur rapport à la démocratie. Les deux cultivent le leadership vertical, la concentration du pouvoir, la défiance envers les contre-pouvoirs. Les deux relativisent les institutions et règles démocratiques quand elles contrarient leurs ambitions. Les deux rêvent d'un "moment de rupture" où les contraintes du jeu
démocratique pourraient être suspendues.
Une inversion de valeur
L'affaire Quentin révèle combien cette dynamique est dangereuse. Chaque violence alimente la suivante.
Chaque mort devient un prétexte pour radicaliser le discours. Le RN se drape dans la victimisation, transformant un militant d'extrême droite en martyr. L’inversion de valeur étant devenu une caractéristique de la nouvelle rhétorique du RN, son président ose parler de « cordon sanitaire » à propos de LFI et de sa mouvance. Pour sortir du piège qu’on leur a tendu, les représentants de LFI quant à eux, se
défendent de toute responsabilité, minimisent, invoquent la "légitime défense antifasciste".
Entre ces postures symétriques, une vérité inconfortable : nous assistons à la montée de deux mouvances qui, dans les faits, externalisent la violence tout en s'en démarquant formellement, bénéficiant de la peur qu'elle génère sans en assumer la responsabilité.
Notre responsabilité de citoyens
Mais, la responsabilité la plus lourde est peut-être la nôtre. Nous avons laissé la colère légitime se transformer en haine. Nous avons toléré que le débat public devienne un combat de gladiateurs. Nous avons déserté les espaces de médiation au profit des chambres d'écho numériques. Nous avons préféré le confort de la radicalité et de l'enfermement idéologique à l'inconfort du compromis.
Assumer cette responsabilité, c'est avant tout afficher notre rejet de toutes les formes de politique qui se nourrissent de la frustration, des peurs et qui ne cherchent qu’à enfermer les citoyens dans des enclos idéologiques, au-delà desquels il n’y aurait que des socio traitres, des ennemis, des personnes à abattre.
C'est, pour chacun de nous, refuser de voter pour des formations qui ont pour socle idéologique le rejet de l’autre du fait de son statut, sa couleur de peau, ses origines, sa culture ou sa classe sociale, qui pratiquent les excès de verbe ou tolèrent que la violence physique devienne un langage politique acceptable.
C’est d’exiger de l’ensemble des formations qu’elles œuvrent à maintenir, au sein des institutions de la République et dans l’espace public, à minima, un espace de désaccord civilisé. Ne serait-ce que par respect pour les citoyens dont elles se prévalent.
La démocratie se défend en refusant la violence. Peu importe d'où elle vient et quelle que soit sa forme. Notre responsabilité collective est de maintenir un espace dans lequel les désaccords se règlent par la confrontation des idées et le verdict des urnes, pas par les coups ou les insultes.
La Réunion a une histoire de violence politique et aujourd’hui, en pleine campagne électorale, n’est pas exempte du risque de dérapage avec sa cohorte d'insultes, de discours méprisants, de mots inappropriés voire haineux qui ne peuvent que nourrir des nervis qui, eux, ne demandent qu’à « fout' in totoshman » à ceux que l'on livrera à leur vindicte.
A l'inverse, défendons le compromis. Il n’y a aucune honte dans le compromis, aucune traîtrise, juste de l’intelligence. Laisser croire le contraire, c’est nourrir les racines de la haine. Ce qui est acquis par la violence se maintiendra que dans la violence. Alors même que le consensus est garant de longévité.
La démocratie est fragile. Elle meurt toujours de l'intérieur, quand ceux qui prétendent la défendre décident qu'elle est un obstacle à éliminer. Rappelons-nous toujours que nous ne mesurerons vraiment les valeurs de notre démocratie que lorsque nous l’aurons abandonnée lâchement aux mains de ses ennemis.
Joel Personné
Co référent Place Publique Réunion


