Car Jaune : un rapport à charge, sans contradiction

A en croire les conclusions de la Chambre régionale des comptes (CRC) de La Réunion, relayées par Réunion la 1ère, le réseau interurbain Car Jaune serait le pire réseau de transport public de France. Dans son rapport la juridiction de contrôle de la dépense publique n’est pas avare de critiques sur la gestion de la délégation de service public (DSP) du réseau réunionnais de transport de voyageurs : une concurrence inexistante, un contrat déséquilibré, une gratuité du titre du transport très risquée, des dessertes inégales, une opacité financière, un taux de satisfaction en berne, des usagers confrontés à l’insécurité et aux pannes de service… bref, les pires maux qu’un réseau de transport public pourrait supporter.
Pour avoir accompagné, en qualité de consultant, la restructuration du réseau interurbain depuis 2014, qui dépendait à l’époque du Département, j’ai pu constaté l’évolution de ce service public sur le terrain et en coulisses. Avant 2014, Car Jaune transportait environ 11 000 voyageurs par jour. Douze ans plus tard, la fréquentation a doublé avec 22 000 usagers quotidiens. Plus récemment, depuis le 1er décembre 2025, avec l’augmentation progressive de 24% de l’offre de transport décidé par la Région, le nombre de voyageurs a augmenté de 20% en 3 mois. Et tout laisse à croire que fin 2026, nous devrions largement dépasser les 8 millions de voyageurs contre 6 millions en 2025. C’est la plus forte progression nationale de fréquentation des réseaux interurbains.
Selon Réunion la 1ère, la CRC souligne l’absence de concurrence, avec les mêmes opérateurs qui dominent le marché réunionnais des transports de voyageurs. On peut noter aussi que l’institution de contrôle n’a pas relevé qu’en 2023, la Région avait fait le choix d’acquérir les nouveaux véhicules afin d’attirer, en vain, de nouveaux opérateurs tels que Kéolis ou RATP Dev pour l’actuelle DSP. Aucun de ces opérateurs de l’hexagone ne s’est porté candidat. Ils ont toujours délaissé le marché réunionnais trop exigu pour eux. C’est du fait de notre insularité.
Rappelons que les entreprises historiques, Moutoussamy, Carpaye, Balaya, Mooland, Charles Express, Ah Niave, Setcor…, ont été les pionniers des transports publics à La Réunion en créant, souvent dans la douleur, toutes les lignes de bus qu’on connait aujourd’hui, avant que le Département en 1992 décide de se les approprier et créer le réseau interurbain Car Jaune. Pour la petite histoire, ces mêmes compagnies de transport de voyageurs auraient sans doute disparues sans que le directeur de Transdev Réunion de l’époque, Thierry Decerle, n’avait pu convaincre sa hiérarchie parisienne que Transdev, leader mondial des mobilités, soit simplement un partenaire technique de ces transporteurs afin de répondre aux attentes locales en matière de développement des transports publics. Une union qui a permis, trente ans plus tard, que ce modèle économique réunionnais soit devenu une référence nationale et s’importe aujourd’hui dans les autres territoires d’outre-mer.
En ce qui concerne le périmètre desservi par Car Jaune décrié par la CRC, depuis 2014 l’Autorité organisatrice de mobilité, à savoir le Département a recentré Car Jaune dans sa vocation première de transport interurbain. Cela a pu se faire grâce au développement des réseaux urbains que sont Citalis, Alternéo, Kar’Ouest et Estival qui ont en charge la desserte des territoires comme l’Entre-Deux, Cilaos, Salazie, Trois Bassins…
La CRC évoque l’insatisfaction des usagers et l’insécurité. Très surprenant quant on sait que les enquêtes annuelles de satisfaction enregistrent 9 usagers sur 10 se déclarant satisfaits du réseau Car Jaune. Pas un mot sur les missions quotidiennes de concertation de médiation et de sécurité (CMS) de Transdev Services Réunion (TSR) accompagné des forces de l’ordre. Aujourd’hui, Car Jaune est le réseau qui enregistre, sur le plan national, le plus faible taux d’insécurité et d’incivilité (10% contre plus de 20% dans l’hexagone).
Enfin, la CRC met en lumière « opacité financière et une hausse spectaculaire de l’actuelle DSP de 15,3% par rapport aux prévisions initiales lors du lancement en 2023 de l’appel à concurrence pour le renouvellement du contrat d’exploitation ». Depuis la crise sanitaire et le conflit ukrainien en Europe, le coût du transport a augmenté de 18% (chiffre FNTV), à cela s’ajoute l’augmentation à juste titre de 24% de l’offre de transport par la Région, sans compter les récurrentes normes imposées par la Transition énergétique expliquent ce surcout de la DSP Car Jaune.
Pour conclure, on peut regretter, à la lecture des conclusions de la CRC, que celle-ci a davantage privilégié un rapport à charge, sans contradiction. Pourtant, même si le Conseil constitutionnel ne lui a pas encore reconnu une valeur constitutionnelle autonome, le principe de la contradiction est depuis longtemps consacré dans l'édifice du droit français comme un principe général du droit. La jurisprudence européenne l'a érigé pour sa part comme un droit fondamental.
Certes tout n’est pas parfait sur l’ensemble des réseaux de transport public à La Réunion, y compris sur le réseau interurbain réunionnais et que certaines critiques formulées par la CRC méritent sans doute d’être prises en considération par la Région et le délégataire. Cela dit, les 400 salariés du réseau Car Jaune, notamment les agents d’entretien, les mécaniciens, les accompagnateurs, les conducteurs qui sont quotidiennement, dès 3h30 du matin, dans les dépôts à assurer les premiers services de bus, sans oublier les 22 000 usagers qui font confiance au Car Jaune pour se rendre au travail, se former, effectuer leurs démarches administratives, se rendre chez leur praticien, la famille… toutes et tous auraient sûrement mérité plus de considération et une démarche contradictoire de la part de la juridiction de contrôle des finances publiques. Il est vrai que les CRC ne nous ont jamais habitué à des rapports relativement positifs. Celui de Car Jaune, limite de l’opprobre, pourrait réduire à néant des décennies d’efforts consentis par les collectivités et les opérateurs afin de doter des transports publics réunionnais une image rassurante et d’espoir.
Lilian REILHAC
Consultant mobilités


