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Quand le Sénat pose un diagnostic sécuritaire sur La Réunion, mais que les chiffres 2025 racontent une réalité plus contrastée

Ecrit par J.D. – le samedi 18 avril 2026 à 12H20

Narcotrafic en expansion, violences de bandes, violences intrafamiliales... Dans un rapport publié il y a quelques jours, le Sénat dresse un tableau préoccupant, voire sombre, de La Réunion. Les rapporteurs estiment que l’île fait face à “un risque réel de dégradation” de sa situation sécuritaire. Mais les derniers chiffres 2025 présentés en début d'année par la préfecture, la justice et les services de l’État décrivent une réalité plus nuancée : certaines menaces progressent, d’autres reculent, tandis que plusieurs recommandations du rapport divisent jusque parmi ses auteurs. Explications.

La Réunion est-elle en train de perdre son statut de territoire relativement préservé ? C’est la question posée en creux par un rapport d’information du Sénat consacré à La Réunion et Mayotte. Rédigé par les sénateurs Muriel Jourda, Agnès Canayer, Olivier Bitz et Audrey Linkenheld au nom de la commission des lois, ce rapport d’information du Sénat dresse un tableau préoccupant de l’évolution de la situation sécuritaire dans l’île. Parmi ces quatre rapporteurs figurent deux sénatrices issues du groupe Les Républicains, un sénateur de l’Union centriste et une sénatrice socialiste, Audrey Linkenheld, qui ne partage pas l’ensemble des recommandations du rapport.

Les sénateurs écrivent que l’île bénéficie encore d’“une image d’Épinal, celle d’un territoire relativement préservé”, mais que celle-ci “ne saurait dissimuler l’émergence de nouvelles menaces pour la cohésion sociale et l’ordre public réunionnais”. Ils ajoutent que le département est désormais confronté à “un risque réel de dégradation de sa situation”.

Trois angles structurent leur analyse : la montée du narcotrafic, les affrontements entre bandes et les violences intrafamiliales. Le document évoque “une expansion rapide du narcotrafic”, des phénomènes de bandes dont “il est urgent de prendre la mesure”, ainsi qu’un fléau ancien, celui des violences au sein du foyer, qui continue de peser lourdement sur les institutions judiciaires et sociales.

Le narcotrafic, principale alerte du rapport

Sur les stupéfiants, le ton employé est particulièrement ferme. Les rapporteurs parlent d’“une montée en puissance rapide du trafic de stupéfiants à La Réunion” et notent que l’île “suscite l’intérêt des réseaux de trafiquants opérant dans l’Hexagone”. Ils soulignent également que “l’aéroport Roland Garros est ainsi devenu une cible privilégiée pour les réseaux criminels”.

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Le rapport mentionne une hausse de l’ordre de 300 % des interpellations de mules entre 2021 et 2025, ainsi que des tentatives confirmées d’acheminement de drogue par voie maritime via la technique du rip off, consistant à dissimuler des produits illicites dans des cargaisons légales.

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Les sénateurs préviennent surtout que “la progression massive des entrées de drogue de synthèse et de cocaïne pourrait avoir des conséquences sanitaires et sociales dramatiques pour une partie de la population de l’île déjà fragilisée”. Plus loin, ils appellent à “agir avant qu’il ne soit trop tard”.

Un constat déjà partagé localement

Sur ce point, le rapport rejoint les inquiétudes exprimées localement lors du bilan de la délinquance 2025 présenté en février dernier. Le préfet Patrice Latron annonçait alors une intensification de la lutte antidrogue avec une formule martiale : “Nous allons frapper fort, frapper vite et frapper juste.”

Les chiffres communiqués à cette occasion confirmaient la pression croissante : 58 mules interpellées, près de 60 kilos de cocaïne saisis, 324 kilos de résine de cannabis interceptés, environ 1.000 colis postaux contenant des stupéfiants saisis, 168 points de deal démantelés côté gendarmerie et 6,2 millions d’euros d’avoirs criminels confisqués. Autrement dit, sur la drogue, le Sénat ne fait que prolonger un sujet déjà identifié par les autorités locales.

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Mais un autre élément vient toutefois relativiser la tonalité alarmiste du rapport sur les stupéfiants. Si les infractions progressent fortement en 2025, La Réunion reste encore en deçà des niveaux observés ailleurs. Les faits liés à l’usage de stupéfiants atteignent 4,6 pour 1.000 habitants, soit un niveau proche de la moyenne nationale (4,5) et légèrement supérieur à celle des DROM (4,4). En revanche, s’agissant du trafic, l’île demeure nettement sous les références extérieures avec 0,6 fait pour 1.000 habitants, contre 0,9 dans les DROM et 0,8 en France. Autrement dit, la dynamique de hausse est réelle et préoccupante, mais elle part encore d’un socle statistique inférieur à d’autres territoires déjà confrontés de longue date à des réseaux plus structurés.

Violences de bandes : un tableau à nuancer

Deuxième sujet de préoccupation : les violences urbaines. Le Sénat écrit que La Réunion, “longtemps préservée des formes les plus visibles de violences urbaines observées dans l’Hexagone”, voit apparaître “de nouvelles formes de conflictualité et de violences dans l’espace public”.

Les sénateurs indiquent que les actes de violence ont progressé de 16,5 % entre 2022 et 2023, puis de 9 % entre 2023 et 2024, avant encore +4 % sur les dix premiers mois de 2025. Ils évoquent des groupes de jeunes, “souvent mineurs”, structurés autour de rivalités locales ou de “tensions à dimension communautaire”.

Mais les données les plus récentes présentées par l’État insistent également sur les effets de la riposte engagée. La préfecture revendique 1.152 opérations menées en 2025 dans six communes sensibles, un suivi individualisé de 168 personnes ciblées et une baisse de la délinquance des mineurs de 2 %.

Patrice Latron résumait alors la doctrine retenue : “Nous avons repris les terrains dont les bandes s’estimaient propriétaires.”

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Violences intrafamiliales : le point noir durable

Le Sénat rappelle aussi que les violences intrafamiliales restent “un phénomène massif et structurel”. Les rapporteurs soulignent que La Réunion est le deuxième département de France le plus touché pour le taux de victimes rapporté à la population. Ils relèvent que ces dossiers représentent “40 % de l’activité du tribunal, et 80 % de l’activité de la permanence du parquet”.

Ils ajoutent que la consommation d’alcool intervient “dans près de 95 % des situations de violences intrafamiliales”.

Là encore, le bilan 2025 livrait toutefois un léger reflux : les faits enregistrés sont passés de 14.635 à 14.272 en un an. La procureure Véronique Denizot évoquait alors, avec prudence, un possible “chiffre plafond”.

Un rapport qui divise aussi en interne

Reste enfin la dimension politique du document. La mission sénatoriale est portée majoritairement par des élus issus de groupes de droite et du centre, avec une sensibilité assumée sur les sujets régaliens. Certaines propositions — suspension d’allocations familiales, expulsions locatives renforcées face aux bandes — traduisent clairement cette lecture sécuritaire, et ne font pas consensus parmi les rapporteurs eux-mêmes.

Le document précise que des propositions ne sont pas soutenues par la sénatrice socialiste Audrey Linkenheld, membre de la mission.

Pour La Réunion, cela concerne directement la proposition n°13, l’une des plus sensibles politiquement. Elle vise à“renforcer l’arsenal administratif de lutte contre les troubles à l’ordre public résultant des violences entre bandes”, via des “leviers plus directs et dissuasifs” tels que la “suspension des allocations familiales” ou le “renforcement des capacités d’expulsion locative”.

Autrement dit, sur l’une des réponses les plus coercitives proposées pour La Réunion, le consensus n’existe pas au sein même de la mission sénatoriale.

Entre mise en garde et réalité de terrain

Au final, le rapport du Sénat ne décrit pas une île devenue hors de contrôle. Il alerte sur des phénomènes en mutation, particulièrement le narcotrafic, tout en soulignant des fragilités sociales déjà connues. Mais les chiffres 2025 montrent aussi une autre réalité : des cambriolages en baisse, un reflux revendiqué des phénomènes de bandes, des violences intrafamiliales stabilisées et une mobilisation importante des forces de l’ordre.

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