Le fret maritime, nouvelle porte d'entrée de la drogue à La Réunion

Le vaste réseau international de trafiquants de drogue, démantelé ce week-end par les gendarmes entre La Réunion et l'hexagone, est la preuve que le fret maritime permet de faire entrer des produits stupéfiants dans l'île.
L'opération menée ce week-end par les gendarmes de l'antenne Ofast et de la section de recherches de Saint-Denis marque sans doute un tournant dans la lutte contre le trafic de drogue à La Réunion. Beaucoup s'en doutait mais c'est la première fois qu'une enquête apporte la preuve irréfutable que des produits stupéfiants sont acheminés dans l'île par voie maritime et plus spécialement en étant dissimulés dans du fret commercial.
“La nécessité de prendre en compte le port maritime”
“La question s'est souvent posée de savoir si les produits stupéfiants rentraient par le vecteur maritime. Ce dossier permet de le matérialiser et de le documenter car une équipe a procédé de la sorte à deux reprises et à quelques mois d'intervalle”, constate le colonel Laeticia Delgado. Et la patronne de la section de recherches de Saint-Denis de prévenir : “D'où la nécessité de prendre en compte le port maritime comme un point d'intérêt de la même manière que l'aéroport avec l'arrivée d'un grand nombre de mules.”
L'enquête débute le 5 octobre 2024 quand les services des douanes à La Réunion mettent la main sur de la drogue de synthèse dissimulée dans la roue de secours d'un véhicule neuf. Ils saisissent ainsi huit kilos de MDMA sous forme de cristal. Un produit de belle facture puisque son taux de pureté est de 85%. A La Réunion, où cette drogue coûte environ 65 euros le gramme, la valeur du lot est estimée à 550.000 euros.
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Une cellule d'enquête comme un rouleau compresseur
Les gendarmes de l'antenne Ofast et de la section de recherches de Saint-Denis, que dirigent le colonel Delgado, mènent l'enquête sous la direction du parquet de Saint-Denis. De fil en aiguille, il apparaît qu'ils sont confrontés à une organisation criminelle à la fois chevronnée et d'envergure internationale. Très structurée, elle fait appel à une logistique complexe impliquant un grand nombre de protagonistes.

Après plusieurs mois d'investigations, la décision est prise d'engager des moyens à la hauteur de l'enjeu. Une information judiciaire est ouverte en mai dernier, confiée au juge Christophe Gourlaouen. Une cellule nationale d'enquête est constituée à La Réunion, articulée autour d'un noyau dur d'une dizaine de gendarmes. Le rouleau compresseur est en marche.
Les têtes de réseau en Ile de France
Les gendarmes multiplient les vérifications et les surveillances tous azimuts, épaulés par des unités spécialisées. Des enquêteurs de l'Unité nationale de police judiciaire (UNPJ) finissent par se joindre à eux en raison de la location des donneurs d'ordre en métropole. Comme cela est fréquent, il s'avère que les têtes d'affiche du réseau, aguerris et déjà rompus au trafic de produits stupéfiants, sont implantés en banlieue parisienne.
Quand ils ne se rendent pas dans l'île, les chefs de réseau délèguent tout ou partie des opérations en s'appuyant sur des Réunionnais, déjà connus pour avoir trempé dans ce style de business. Au terme de leurs investigations, les enquêteurs ont identifié pas moins de 18 suspects dont les principaux sont âgés de 25 à 40 ans.
Des “complicités portuaires”
Le vaste coup de filet, auquel les gendarmes se préparent depuis de longues semaines, se profile à l'approche du week-end dernier. Il est programmé en deux temps. La première phase prévoit l'interpellation simultanée de l'ensemble des personnes soupçonnées de jouer un rôle dans l'organisation. Le samedi 25 octobre, plus de 250 gendarmes sont sur le pont pour procéder à l'arrestation de dix suspects à La Réunion.
Parmi eux figurent ce que les services d'enquête appelle des “complicités portuaires”. Autant dire des employés dont le statut facilite l'accès aux véhicules fraichement débarqués afin d'en extraire la marchandise. Huit autres personnes ont été interpellées en métropole parmi lesquelles des trafiquants de drogue patentés, situés en haut de la pyramide. Des délinquants chevronnés avec un lourd passé judiciaire en matière de trafic de stupéfiants aussi bien dans l'hexagone qu'aux Antilles.
Un paquet de billets en attente d'une mule d'argent
Au cours des perquisitions, les enquêteurs interceptent la bagatelle de 162.240 euros en petites et grosses coupures dont un beau paquet de billets était dissimulé dans une même cache. Manifestement, il s'agissait de la part du gâteau destinée aux têtes de série implantées en banlieue parisienne. Des fonds qui auraient dû entrer en possession d'une mule d'argent, l'espace d'un voyage en avion.
Les militaires ont aussi trouvé des produits stupéfiants comme de l'ecstasy, de la résine de cannabis, de la MDMA et surtout de la cocaïne à raison de 3,5 kilos. Et puis tout ce qui peut composer la panoplie du parfait trafiquant de drogue : du matériel de conditionnement dont une presse hydraulique, une douzaine de véhicules standards mais aussi de luxe, des deux-roues, des drones, et une arme de poing. Ils ont découvert encore des ordinateurs et une grande quantité de portables qu'ils vont tenter de faire parler. Et puis enfin des produits de luxe dont raffolent généralement les trafiquants de drogue, souvent préoccupés par les apparences et le clinquant.
Des Dacia chargées de drogue à Tanger
L'opération de samedi ne devait rien au hasard. Les enquêteurs l'ont fait coïncider avec l'arrivée imminente au Port d'un Ro-Ro cargo de 200 mètres de long, battant pavillon panaméen. Le “Grand Héro”, spécialisé dans le transport de véhicules, était parti du Havre en Normandie avant de faire escale à Santander en Espagne puis de rallier Durban en Afrique du Sud.
Mais entre ces deux dernières destinations, il avait jeté l'ancre à Tanger qui accueille une des deux usines marocaines fabriquant des véhicules de la marque Dacia. C'est manifestement à cette occasion qu'un lot de voitures neuves a pris place à bord. Direction La Réunion. Sauf qu'à l'arrivée au Port dimanche dernier, les enquêteurs ont découvert de la drogue dissimulée dans plusieurs de ces véhicules conformément aux informations collectées au cours des investigations.
497 “savonnettes” de cannabis au Port et une mule à 2,5 kilos de cocaïne à Roland Garros
Pas moins de 497 “savonnettes” de résine de cannabis se trouvaient à leur bord. A raison d'environ 100 grammes l'unité et de 20 euros le gramme à la revente à La Réunion, cela représente une valeur marchande estimée à 1 million d'euros. Une mule, travaillant pour ce même réseau, a été arrêtée à son arrivée à l'aéroport Roland Garros ce week-end. Elle était porteuse de 2,5 kilos de cocaïne. Cette découverte, ajoutée au reste des saisies, porte à plus de 2 millions d'euros la valeur totale du produit des perquisitions.
Tout au long de la journée de mardi et hier encore, 17 suspects ont finalement été présentés devant le magistrat instructeur ou placés sous mandat d'amener en métropole. Ces derniers devraient être très prochainement transférés à La Réunion en vue de leur interrogatoire de première comparution et de leur probable placement en détention provisoire.
De l'inquiétude chez les observateurs les plus avisés
Reste que cette opération confirme une fois encore l'inquiétante montée en puissance des groupes criminels qui prennent le contrôle du trafic de produits stupéfiants dans l'île. Drives de drogue qui renaissent de leurs cendres, mules à gogo, règlements de comptes...
Le marché réunionnais est en pleine expansion en dépit des cours qui restent élevés. Raison pour laquelle il est lucratif et suscite tant de convoitise. Ce qui ne manque pas d'inquiéter nombre d'observateurs parmi les plus avisés de la place.


